Introduction à la philosophie Sadienne

Introduction à la philosophie Sadienne
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Commencer une série d’articles sur le marquis de Sade n’est pas une chose facile.

Personnage complexe, ambigu, paradoxal au possible, contradictoire, le marquis a fait couler tellement d’encre depuis sa mort que vous lirez tout et son contraire à son sujet.

Précurseur de la psychanalyse  qui affirma « Dieu est mort » avant Nietzsche, prédicateur de la sauvagerie du capitalisme moderne, annonciateur de notre société pornographique et hyperindividualiste, Sade se voit affublé du don de précognition ainsi que  de l’ensemble des maux de l’occident du XXI siècle.

Le plus simple pour aborder son œuvre est de définir un mot de son invention « l’isolisme ».

Pour Sade, l’homme né seul en compétition avec les autres pour sa survie, prisonnier en lui-même de ses pulsions qu’il doit assouvir quel qu’en soit le prix.

Quand on se penche dessus, la vie tout entière du marquis de Sade et de ses œuvres s’imbrique de façon surprenante avec l’histoire.

Il vit dans une époque charnière qui va bouleverser la face du monde, celle de la Révolution française, de la naissance de la démocratie qui reste le modèle universel censé garantir la liberté des hommes.

Sade est le soleil noir du Siècle des lumières.

Contemporain de Rousseau, les fondations de sa philosophie se trouvent, elles aussi, dans les lois de la nature, mais une nature cruelle où le loup dévore l’agneau. Rousseau prône que c’est la société qui corrompt la nature bonne de l’homme, pour Sade c’est l’inverse, la société corrompt les penchants criminels de l’individu. Le Darwinisme social doit faire preuve de loi. Les forts de ce monde doivent de jouir sans complexe ni remord avec cruauté des plus faibles, car c’est leur unique raison d’être.

Pour Sade, le ciel est vide, Dieu est une chimère inventée par le clergé pour asservir les peuples, la fraternité est une invention chrétienne qui n’existe pas dans la nature, l’athéisme est pour lui la seule façon de raisonner logiquement. La conscience un préjugé issu de notre éducation, le remord une faiblesse pusillanime, le vice, le stupre l’unique bonheur dans la vie puisque de toute façon nous sommes voués au malheur.

L’isolisme donc, est en quelque sorte l’inverse de l’altruisme.

La phrase du marquis qui revient tout le temps pour définir cet état d’esprit est : « Quel que soit le mal que l’on fasse à autrui je n’en éprouve rien, alors que la plus petite de jouissance que je subis, je la ressens pleinement »

La base de ses théories sera « jouir sans entrave ». L’autre n’a de valeur que pour me faire éprouver du plaisir en dehors de cela sa vie ne vaut rien. De fait, je ne dois éprouver ni remords ni culpabilité quand je l’utilise à mon avantage, et ce quels que soient les dégâts que j’occasionne chez lui.

Le viol, le meurtre, la torture sont dans l’ordre des choses pourvu qu’on en retire du plaisir.

En 27 années d’incarcération, Sade a beaucoup lu. Notamment Adam Smith Calviniste écossais et Bernard de Mandeville.

Le premier, Bernard de Mandeville est un médecin hollandais d’origine française résidant à Londres qui écrit « La fable des abeilles » en 1714 prônant que les vices privés font les vertus publiques.

Mandeville est ce que l’on nomme depuis l’antiquité « un médecin de l’âme » spécialiste des troubles nerveux. En 1711, Il publiera un traité de médecine « Le traité des passions hypocondriaques et hystérique » dans lequel il enjoint ses confrères à pratiquer l’entretient avec le patient, seule méthode pour le soulager des troubles psychiques à l’origine de son mal. Les balbutiements de la psychanalyse.

Dans sa fable, il est le premier à légitimer philosophiquement le luxe et la luxure.

Le second, Adam Smith, est un philosophe et économiste qui publia en 1776 « La richesse des nations », l’un des textes fondateurs du libéralisme économique. Il introduira la notion de « self-love » marquant une rupture avec les valeurs de la chrétienté édictées par Saint-Agustin qui faisaient une différence entre l’amour Dei (de Dieu) et l’amour sui (de soi) décliné en amour socialis et amour privatus. L’un représente le bien, la pureté, le souci de son prochain. L’autre est égocentrique, envieux, vénal, impur, égoïste, belliqueux.

La rhétorique de Smith débarrasse de cet antique manichéisme Augustien le monde chrétien.

Le libérant du péché du « profit personnel », il dit qu’en relâchant les passions/pulsions l’enrichissement de l’individu bénéficiera à l’enrichissement de la nation.

Sade sent tout de suite le potentiel pervers de ce type d’organisation sociale.

Immédiatement, le Marquis vit que dans ce système les trois premiers rôles seraient tenus par : l’égoïsme absolu, le profit personnel et l’impératif de jouissance, qui représentaient des vertus à ses yeux.

Toute son œuvre tourne autour de l’objet et du plaisir.

Le libéralisme, c’est la démocratisation de la jouissance par l’objet. C’est le lieu propice où sa philosophie libertine pourra croître et s’épanouir.

De façon métaphorique, son œuvre augurait de ce que deviendrait la haute finance actuelle et le consumérisme à outrance.

Incontestablement Sade a effectivement affirmé avant Nietzsche

« Dieu est mort » , mais en prime les ponts entre la théorie du surhomme du philosophe allemand et du marquis sont multiples. On peut aussi affirmer sans complexe qu’avant Sade, la philosophie parlait d’amour et de sexualité dans des salons, Sade l’a fait passer dans la chambre à coucher, où elle s’exprime sans entrave sur le divan de son boudoir.

Sans Sade et ses 120 journées de Sodome et Gomorrhe , la psychanalyse freudienne ne serait sans doute pas ce qu’elle est.

Plus surprenant encore un chemin partant du manuscrit des 120 journées, passant par le psychiatre allemand Bloch, inventeur de la sexologie, puis par Freud, pour arriver à son double neveu Edward Barneys, inventeur des relations publiques au début du XX siècle aux USA trace un lien clair entre capitalisme et sadisme.

Pour conclure dans notre époque où le politiquement correct devient une forme de perversions puritaine, où lorsqu’on s’exprime publiquement l’on doit peser tous ses mots, le livre des 120 journées nous force à nous interroger sur le rapport que nous avons avec la liberté d’expression.

J’achèverais la présentation de cette introduction à la philosophie sadienne en citant les dernières volontés du marquis qui ne voulait nullement rester dans la mémoire de l’humanité, alors qu’il augura plus que Rousseau et Voltaire ce qu’allait devenir notre monde :

«Je défends que mon corps soit ouvert, sous quelque prétexte que ce puisse être. Je demande avec la plus vive instance qu’il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée qu’au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l’expiration desquelles ladite bière sera clouée ; pendant cet intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l’Égalité, nº 101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d’une charrette, chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d’Épernon, où je veux qu’il soit placé sans aucune cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois, en y entrant du côté de l’ancien château par la Grande Allée qui le partage. Ma fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison, sous l’inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu’après l’avoir placé dans ladite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s’il le veut, par ceux de mes parents ou amis qui, sans aucune espèce d’appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d’attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que, par la suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes

Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806.

Signé : D.-A.-F. Sade

Aucune de ses volontés ne fut respectée, un phrénologue disséqua le cadavre de Sade pour en étudier le crâne à la recherche de l’origine de ses perversions (sans résultats, Sade est exactement comme nous tous) et son fils fit donner une cérémonie religieuse, sacrilège sadien, ainsi qu’une sépulture chrétienne au marquis.

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