Les 120 journées de Sodome, le point de départ

Les 120 journées de Sodome,  le point de départ
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« C’est maintenant, ami lecteur, qu’il faut disposer ton cœur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes. Imagine-toi que toute jouissance honnête ou prescrite par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressément exclues de ce recueil et que, lorsque tu les rencontreras par aventure, ce ne sera jamais qu’autant qu’elles seront accompagnées de quelque crime, ou colorées de quelque infamie. //…// Quant à la diversité, sois assuré qu’elle est exacte ; étudie bien celle des passions qui te paraît ressembler sans nulle différence à une autre, et tu verras que cette différence existe et, quelque faible qu’elle soit, qu’elle a seule précisément ce raffinement, ce tact, qui distingue et caractérise le genre de libertinage dont il est ici question. »

Voilà l’introduction des 120 journées de Sodome et Gomorrhe. Le pire, c’est que ce scélérat de marquis pervers disait vrai. Jamais un tel livre n’avait vu le jour et depuis aucun ne lui a succédé.

La structure du livre, l’histoire du manuscrit perdu, la période durant laquelle il fut rédigé, l’influence qu’il a eue par écho sur notre société actuelle font de cette œuvre un objet littéraire unique, inégalé, inégalable.

C’est le besoin de transgression des pervers qui bouscule la norme établie, qui redéfinit les lignes, les frontières. Sade s’est aventuré là où personne n’était jamais allé avant lui.

Dans les 120 journées, Sade décrit les agissements d’une bande d’érotomanes psychopathes issus de la noblesse, du clergé et de la grande bourgeoisie . Ils sont : le duc de Blangis, son frère l’évêque de… (pas nommé dans le texte original), le président Curval et l’homme d’affaire et financier Durcet.

Ils mettent en commun une forte somme d’argent pour réaliser une gigantesque orgie d’une durée déterminée de cent vingt journées, qui passeront en revue toutes les perversions sexuelles classées comme il suit : les plaisirs simples, les plaisirs doubles, les plaisirs assassins et les plaisirs meurtriers.

Donatien Alphonse François, dresse une liste de 600 perversions et comportement sexuels déviants.

Boire le pue des plaies d’une rouquine qu’on a contrainte à ne pas se laver pendant des semaines, se rouler des pelles avec du sperme, de l’urine, de la morve, gober des rôts, des pets à pleine bouche, partouzer un homme tronc, coudre un anus, un vagin, des annulingus en pleine défécation, cunnilingus lors de menstruations, manger le placenta d’une fausse couche, se faire vomir, se faire chier dans la bouche et avaler, sectionner un clitoris, des tétons, s’introduire des aiguilles dans l’urètre, intromission de divers objets dans tous les orifices, scarifications, brûlures, pédophilie, inceste, nécrophilie, gérontophilie, entre autres.

Ce crescendo d’horreur est mis en place pour augmenter graduellement les jouissances des quatre associés.

Le livre s’achève comme aucun autre livre au monde. Après plusieurs pages d’énumérations de tortures, la conclusion est un simple bilan comptable. Les instigateurs de ce macabre séjour s’en tirent sans encombre.

Outre cette structure littéraire jamais vu, ce qui va conférer à l’ouvrage son caractère unique c’est le décorum que le marquis mit en place dans ce livre.

La bande de bourgeois pervers passe un contrat avec quatre maquerelles pour leur fournir « des corps » de petites filles, petits garçons, hommes et femmes pour leur faire subir les pires sévices sexuels, certains allants jusqu’à la mort. Le recrutement sera minutieux et effectué dans toute la France avec une technicité digne des meilleurs cabinets de chasseurs de têtes.

Par la suite, c’est de la bouche de ces maquerelles que seront énoncées toutes les perversions de l’humanité.

Des « fouteurs » sont embauchés pour les mensurations de leurs pénis et leurs aptitudes physiques.

Ils joueront le rôle de contremaître.

La notion de contrat passé est capitale.

La planification de tâches répétitives soumises à un règlement intérieur dans un lieu clos, pour un temps prédéfini, sous la surveillance de contremaîtres en vue d’augmenter la productivité, Sade vient d’inventer près d’un siècle avant l’ingénieur américain Taylor, l’organisation scientifique du travail plus communément appelé O.S.T ou travail à la chaîne.

Arrivé à la fin de l’introduction, on peut conclure à ce premier rapprochement entre capitalisme et sadisme. Avant Sade, il n’existe nulle trace écrite d’une telle organisation sociale en tous points semblable à ce mode de production de l’ère industrielle, « le Taylorisme »

Sade écrit ce que nombre de ses amateurs considèrent comme son chef-d’œuvre entre 1787 et 1789  pendant qu’il est emprisonné à la Bastille, sur un rouleau de plusieurs mètres utilisant pour encre ses excréments et son sang. Il le cachera au centre d’un godemiché creux dans les cavités des murs de sa cellule.

Transféré deux jours avant la célèbre prise de la Bastille le 14 juillet 1789, Sade ne reverra jamais son ouvrage les 120 journées de Sodome et Gomorrhe, il dira à ce sujet en avoir pleuré des larmes de sang.

La survit du manuscrit où furent rédigées les 120 journées est aussi incroyable que l’existence de son auteur et se mélange avec l’histoire du monde moderne de façon surprenante.

C’est un dénommé Arnoux de Saint Maximmin qui le retrouve dans les décombres de la prison et l’offre au marquis de Villeneuve-Trans. En 1904, ses descendants le revendent à un amateur de Sade le psychiatre Allemand Iwan Bloch, qui l’éditera pour la première fois en 1906.

L’ouvrage lui servira pour poser les bases d’une nouvelle discipline dont il est à l’origine, la sexologie. Du fond de sa cellule Donatien Alphonse François de Sade y a répertorié toutes les formes de perversions sexuelles que l’esprit humain est capable d’imaginer.

Bloch y trouve la liste des 600 perversions et comportements sexuels déviants : inceste, pédophilie, tortures, scato, uro, bondadge, treasome, bukkake, utilisation de godes, de machine tout est déjà là.

Le livre se conclut dans une tornade de violence où on dénombre les corps vivants de ceux trépanés.

Sade n’a pas attendu Freud pour percevoir la pulsion de mort qu’il y a dans le sexe.

Et c’est là que se fait le lien entre les deux hommes.

Iwan Bloch, qui développe la sexologie est l’ami de Sigmund Freud avec lequel il entretient une correspondance nourrit, notamment quand Freud rédige ses trois théories de la sexualité faisant émerger le concept de sadomasochisme, en s’appuyant sur les travaux de Bloch et sur Psychopathia Sexualis, du psychiatre austro-hongrois Richard Freiherr Von Krafft-Ebing. Pour sa conception du masochisme qu’il fonda sur les récits de l’écrivain allemand Leopold Von Sacher-Masoch.

Krafft-Ebing est lui aussi un fin connaisseur du marquis de Sade.

En 1929 Freud publie le malaise dans la culture.

Si la culture veut se renouveler, il lui faut une bouffée d’oxygène en se libérant des carcans de la religion. Quand il rédige « Le malaise dans la culture » le psychanalyste parle d’économie libidinale, de pulsion de mort du capitalisme, d’érotisation de l’objet de consommation, du danger de la libération de nos pulsions sexuelles, qui par nature sont faites pour rester inassouvies.

Le lien entre Sade et le psychanalyste autrichien est concret. Les avancées dans le domaine des sciences comportementales vont sauver le capitalisme de la crise de 1929 en sollicitant les pulsions sexuelles de notre inconscient tout en développant des techniques de manipulation des foules suivant l’enseignement de Freud sous les traits d’Edward Bernays.

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