Un presque mail d’excuse

Un presque mail d’excuse
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Ma tendre et douce amie, sachez que dans mon souvenir, chaque seconde écoulée en votre compagnie fut une divine délectation.
Comprenez maintenant dans quelle horreur votre épître me précipite, flagellant avec une violence inouïe mon ego.
Comment est-il possible qu’un être d’une excellente société, au tempérament mesuré, aux paroles pesées, d’une discrétion définitive, définition ambulante de l’humilité parmi les hommes, soit l’auteur des ignominies abjectes dont vous me qualifiez ?
Dans cette langue crue et peu châtiée qui vous sied à merveille, vous me battez froid, vous me tancez vertement. Vous affirmez que, quand je suis imbibé, les digues de ma morale ne sont plus étanches. Pire ! Que les frontières de ma mémoire deviennent poreuses. Prisonnier entre trou noir et page blanche, j’ai besoin de vos lumières pour réécrire cette part de ténèbres qui hante mon esprit.
Vous évoquez mon incapacité à gérer le volume d’alcool que j’ai ingéré. Sachez, Madame, que l’amour que je vous quémande n’est pas fait que de gestions et de limites à ne pas franchir. C’est même tout l’inverse. J’espère de vous un amour au parfum d’ivresse infini.
Goûtez maintenant l’ampleur de la tragédie dont je suis l’objet.
Ces absences sont des paragraphes entiers arrachés au livre de ma vie.
Des actions, des paroles, des gestes, semblent sombrer au fond d’un abîme sans fin.
Tous ces éclats de mémoire disparus constituent la mosaïque d’une personnalité que je ne connais pas, que je ne contrôle pas. Je dois suivre leurs traces en pointillés pour assumer ce dont vous m’accusez.
Je sais que je ne suis pas le seul à avoir un passager clandestin embarqué à bord de son être, qui grandit en lui au fur et à mesure qu’il avance dans son histoire personnelle.
Cette face cachée de l’existence où l’étranger que l’on porte en soi guette le faux pas, le verre de trop.
Je m’accorde parfaitement à l’idée que tout ce que l’on oublie fait partie de nous, mais, comprenez que si dans mon cas je ne peux me draper dans le mot innocent, je ne peux pour autant endosser la responsabilité d’actes dont je ne trouve nulle trace dans ma tête.
À présent, sans vouloir remettre en cause la véracité de vos propos, je voudrais souligner quelques points qui me semblent vitaux pour notre affaire.
La science des mécanismes de la souvenance n’a pas encore livré tous ses secrets. En revanche, elle a brillamment démontré nos limites à garder en tête une image nette et précise d’un événement qui s’est déroulé récemment.
Jusque dans les années soixante, 80 % des condamnations dans les tribunaux se faisaient sur la base de témoignages oculaires. Depuis, ce chiffre est tombé à moins de 20 %.
D’ailleurs dans les écoles de magistrature on dispense des courts uniquement sur le peu de fiabilité de ce type de témoignages. On diffuse un petit filme retraçant une scène de crime où un homme en abat un autre de deux balles de revolver, puis on demande aux élèves de raconter ce qu’ils ont vu dans ce court-métrage. Là, on constate que le nombre de témoignages divergents est presque aussi élevé que celui de témoins. Raison pour laquelle de nos jours on préférera condamner en s’appuyant sur, par exemple, des tests ADN plutôt que sur des témoignages humains peu fiables.
Actuellement, seulement 20 % des prévenus se retrouvent en prison sur la base de ce type de témoignage.

Notre capacité à mémoriser ne fonctionne pas comme une caméra qui enregistre un film qui reste figé pour le restant de nos jours, mais plutôt comme une page Wikipédia à laquelle on accède en permanence pour la modifier. Les circuits que nous utilisons quand nous faisons appel à notre mémoire sont proches de ce que nous employons quand nous rêvons. Nous franchissons-le pas inconsciemment entre songe et mensonge dès que nous allons chercher mentalement un élément de notre passé. On modifie une couleur, une attitude, la disposition de certains éléments.

Pour vous prouver ce que je dis, vous pouvez essayer ce petit jeu avec une dizaine de vos amis. Il s’agit de leur lire lentement une liste de mots, par exemple : « repos, lit, rêve, sieste, réveil, torpeur, assoupissement, bâillement, couverture, ronflement, fatigué, éveillé, somme, repos, pyjama ». Demandez-leur ensuite d’écrire sur une feuille de papier les mots qu’ils auront retenus. Personne ne retrouvera la totalité des 15 mots, et vous observerez qu’entre 20 à 40 % des individus écriront le mot sommeil. Ce qui est troublant, c’est que si vous dites « Tiens, certains d’entre vous ont oublié le mot sommeil », quelques personnes iront même jusqu’à affirmer qu’en effet la liste comportait le mot sommeil.

Je vous entends déjà m’invectiver de votre jolie voix : « mais en plus tu me prends pour une grosse conne ! Puisque je te dis que je l’ai vu !si je l’ai vu, je l’ai vu sale connard ! »

J’aimerais vous faire comprendre que votre expérience personnelle ne constitue pas en soi une preuve irréfutable. Même une expérience qui paraît concrète est subjectivement rapportée, ce qui veut dire faussement rapportée. Franchement, de quoi vous rappelez-vous ? Faisons un second test pour vérifier la fiabilité de la mémoire visuelle. Concentrez-vous un instant et décrivez-moi le moment où vous avez petit déjeuner ce matin. Ce que vous buviez, ce que vous avez mangé, comment étiez-vous habillée ? Il y a toutes les chances, si vous êtes honnête, que vous me dépeigniez une scène où vous êtes attablée en train de prendre votre café et vos tartines en vous voyant du dessus et légèrement de dos, n’est-ce pas ? Alors que vous auriez dû revoir uniquement un bol et vos deux mains ! Rassurez-vous, la plupart des gens décrivent la scène où ils se voient du dessus, image qui n’a jamais frappé leur rétine ! C’est normal, car le processus de mémorisation demande une construction active lorsque nous nous souvenons qui est, par nature, un processus de reconstruction, d’élaboration. Raison pour laquelle la personne qui nous parle de son expérience « réelle vécue » qui prouve de manière indubitable tel ou tel fait est à recevoir avec la plus grande précaution.

Nous avons tous en nous de faux souvenirs que nous fabriquons sans en avoir conscience et que nous ne pouvons plus distinguer des vrais. Les plus courants sont ceux de notre enfance. Il suffit que nos parents aient raconté en notre présence plusieurs fois une aventure dans nous étions l’acteur central depuis notre plus jeune âge pour être persuadé d’en avoir un souvenir net et précis. De façon générale, toute personne ayant autorité sur nous (policier, psychothérapeute, professeur, etc.) peut nous induire de faux souvenirs.

D’autre part, le CNRS de Toulouse a mis en lumière « Le syndrome du pêcheur marseillais » étrange phénomène qui prouve par A+B que nous modifions de façon naturelle nous-mêmes nos propres souvenirs. La théorie est simplissime : un pêcheur attrape un poisson de vingt centimètres. Comme il est Marseillais, en allant au café du coin de sa rue , il raconte qu’il a fait une prise de trente centimètres. Le mois d’après si on lui demande de raconter à nouveau son exploit, il y ira chercher dans sa mémoire le dernier souvenir, à savoir celui où le poisson faisait trente centimètres et comme sa nature profonde n’aura pas changé, il dira qu’il a sorti de l’eau un poisson de quarante centimètres. Voilà comment celui qui a pêché une sardine dans le vieux port se retrouve à avoir ramené une baleine en haute mer, ou, si vous préférez, comment une braguette légèrement entrouverte devient un pénis qui se balade à l’air libre.
Maintenant que , je l’espère, le doute est semé dans votre conscience, êtes-vous sûre que ce « microscopique » incident doive contribuer à élargir la distance qui nous oppose ?
De grâce chère amie, ne me boudez plus, loin de vous ma mie, je ne vis plus?!
Mais, je m’égare déjà et de peur de vous lasser, je vous laisse là…
En conclusion, je vous affirme avec force que, si le bonheur et la joie indescriptible d’être à nouveau présenté à vos parents, s’offre à moi ; vous avez ma parole d’honneur que jamais plus je ne montrerai ma bite à votre très chère mère dans une brasserie bondée du centre-ville à l’heure du déjeuner en présence de votre dynamique papa corse.
Somme toute, est-ce vraiment ma faute si votre charmante maman et moi partageons la même année de naissance ?
Et rassérénez votre joli minois. Votre père n’a pas tenté de m’étrangler. Simplement, il remettait énergiquement en place le col de ma chemise alors que j’avais malencontreusement chuté au sol. (Je ne porterai pas plainte, bien évidemment ?!).
C’est d’une génuflexion d’une souplesse jamais vue jusque-là, que je dépose à vos pieds, mes plus chaleureuses et sincères salutations distinguées et vous prie de croire que je reste l’heureux esclave résigné, enchaîné à la moindre de vos volontés.
Votre humble, mais dévoué serviteur Filochain Boulardo.

 

Toutes ressemblances avec des personnes existant ou ayant existé ne serait que la preuve irréfutable de votre dépendance à de puissantes drogues hallucinogènes.

 

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