Miqueline & Raboulin

Miqueline & Raboulin
Temps de lecture : 6 minutes

 

 

Les traces immatérielles que l’on laisse ne s’effacent pas comme les autres.
Certaines balafres la mémoire en profondeur, d’autres disparaissent en quelques heures.
Dans le réel, elle était devenue impalpable. Ne restait que le spectre de son souvenir.
La mort de leur histoire fut brutale. Un texto comme un coup de couteau dans le dos.
Méticuleusement, il effaça son numéro, la conversation de sms, leurs échanges de mails.
En silence, il souhaitait que son cerveau suive le même mouvement et supprime les fichiers indésirables.
Le propre des gens de passage est de laisser leur détritus sur place. Il devait se débarrasser de son image.
Le sentiment d’avoir été victime d’un accident le saisit.
Un jour on se dit au revoir sur le pas de la porte, sûr de se revoir, et le lendemain, on n’a plus qu’un fantôme avec qui discuter.
Pour se rassurer, il se raccrocha à cette idée.
Un accident, une erreur, il s’était trompé, rien de plus.
Cette aventure printanière s’était consumée sous la canicule de l’été, ça arrive.
C’est comme chanter à tue-tête pendant deux heures « sale pute » d’ OrelSan, ça peut arriver…

De toute façon, l’humain ça n’avait jamais vraiment été son fort.
Il cultivait une affection toute particulière pour les chimpanzés.
Ce sont les seuls primates naturistes véganes qui remportent toute sa sympathie.
Maintenant qu’il était habitué à copuler avec une guenon imberbe, peut-être pourrait-il jeter ses vêtements et retourner vivre dans la brousse avec nos cousins les grands singes ?
Et, qui sait, en fin trouver l’amour ?
Avant de réserver son billet pour le Gabon, il devait détricoter le fil de cette relation en vue d’éviter une nouvelle déconvenue chez les Bonobos.

La communication, c’est le ciment d’un couple qui dure.
N’importe quelle pétasse qui a lu plus de la moitié d’un mensuel féminin vous le dira.
La communication entre Miqueline et Raboulin  était au top !
Pour évacuer tout soupçon de ce côté-là, il se remémora une saynète de leur quotidien.

Comme tous les matins Miqueline écoutait son rap de merde sans se douter que Raboulin doutait de plus en plus de leur relation.
Sa bite ne pouvait pas indéfiniment tromper son cerveau.
Trois jours que Miqueline martyrisait ses tympans. À la décharge de Miqueline, il faut dire que le rap français ne traversait pas sa meilleure période.
Si nos cousins les grands singes arrivaient à choper une mixtape avec Lorenzo, Attick, Booba et consort, ils seraient certains d’avoir une chance de prendre le contrôle de la planète.
Malgré le supplice enduré, Raboulin ravala sa bile, car Miqueline suçait sa bite à merveille.
On est peu de chose en ce bas monde…

Dans le dialogue qui suit, les phrases entre parenthèses sont ce que pensent les personnages.

Elle :Bon, j’vais diguer du son sur youtube ! (C’est pas ta conversation qui va me manquer)
Bien que farouchement opposé à toute forme d’anglicisme, Raboulin opina du chef.
Victime d’une soudaine crise d’inspiration, il risqua une blague en employant la vielle interjection provençale « dig » synonyme de « ben dis donc ! »
Habillant sa voix du plus pittoresque accent méridional, il lâcha : « éh ben, tu digues bien, dig ! »
Miqueline lui jeta un regard qui combinait compassion et consternation accompagné d’un sourire gêné.
Raboulin bafouilla : non, mais c’est entre dig l’expression du coin et « to dig » creuser  en anglais…que je…jeux de mots quoi… (Me dis pas qu’elle est conne au point de ne pas comprendre ?)
Elle : Oui, oui, jeux de mots, j’ai suivi…nouveau sourire gêné. (Oh putain ! Il est insortable avec ses vieilles vannes toutes pétées. J’peux pas le présenter à mes copines!)
Lui : Que dit ce jeune rappeur fougueux, je ne comprends pas ?  (C’est considéré comme de la musique cette diarrhée verbale ?)
Elle : Tu veux que je baisse ? (Règle ton sonotone papy!)
Lui : Non, du tout ! (Ho putain pour l’amour du Christ OUI ! Ou je vais fracasser cette saloperie  d’ordinateur contre le mur !) Non… je veux juste comprendre. C’est quoi cet effet sur sa voix ?
Elle : C’est de l’auto-tune, c’est génial ! Tu peux faire des  d’harmonies de ouf avec, c’est trop top !
(Comme il est grave ! J’éprouve parfois le sentiment d’être une auxiliaire de vie qui initie mamie Rosette à internet.)

Lui : Ah wouai, c’est super ! (L’auto-tune, c’est le vocoder pourri des morceaux de raï qui passaient chez l’épicier reubeu dans les années quatre-vingt-dix ? Quelle grosse daube! Je vais quand même lui faire sentir que si elle baisse, c’est mieux.)  Je me demande simplement si ce n’est pas une façon de cacher sa voix, une facilité de lâche en somme ?
Elle baissa le son,puis dit dubitative : Wouai…bon, je nous commande un KFC sur Uber eat ? (Au moins quand tu manges, tu dis moins de conneries.)
Lui, au bord du discours altermondialiste : (Tiens, j’vais employer un anglicisme pour faire jeune tout en protestant !) Quoi, encore de la junk-food ?
Elle : (Oh l’accent de naze qu’il a ! Non, faut vraiment pas qu’on me voit en ville avec lui, il  a pas de race !)
Wesh, y a qu’avec toi que je bouffe de la merde…
Lui, avec un grand sourire : Merci, ça me touche ! (À parce qu’avec les autres, tu vas chez Fauchon ? Connasse !)
Elle, avec un grand sourire : De rien, c’est gratuit ! (Inutile de demander sur le compte de qui on débite l’addition, connard !)

Un sans faute ! Un modèle de conversation qui devrait être citée en exemple chez tous les bons conseillés conjugaux.
On pense souvent à tort que le mensonge par omission est une spécialité féminine.
Même dans les couples fraîchement formés, les individus passent leur temps à se mentir.
D’abord à eux-mêmes, ensuite à l’autre. Au début pour maintenir la vision idéalisée qu’ils ont de l’autre, ensuite pour se rassurer sur l’erreur qu’ils ont commise.
Sans cela, la situation deviendrait rapidement imbuvable au quotidien.
Avouez qu’on a tous connu un moment où on s’est retenu de dire ce que l’on pensait vraiment à la personne avec laquelle on partage son lit. Garder le silence pour esquiver une engueulade lorsque l’ambiance est tendue. Oublier volontairement de rapporter un détail, une rencontre qui pourrait heurter la sensibilité de son partenaire.
La vérité fâche, blesse et tue plus certainement que le mensonge.
Quand elle éclate, cela aboutit bien souvent à l’explosion du couple.
Si Raboulin et Miqueline se mentaient spontanément, c’était dans l’unique but de forniquer comme des bêtes sauvages après avoir dévoré du poulet pané sans se prendre la tête.
Visiblement, le problème ne venait pas de là !

Oui, ami lecteur, je t’entends protester avec moult forces : « On dirait qu’ils ont une sacrée différence d’âge  tes Gremlins en plus d’être salement gratinés? »
Certes, certes…
Pour être totalement impartial, une description équitable des deux caractères est nécessaire.
Le mâle est à moitié sauvage, limite asocial. Il a grandi dans l’Ancien Monde, peuplé de minitels et de téléphones à cadran avec seulement trois chaînes hertziennes. Il confond son goût pour la solitude avec une forme de supériorité intellectuelle.
Il sait que n’ayant pas d’ambition pécuniaire, il ne représente pas un investissement rentable à long terme dans cette société mercantile.
La femelle est imbue d’elle-même, sûre de sa réussite, convaincue d’avoir des pouvoirs surnaturels ! (elle lit l’avenir de la marc de café) Son adolescence dans le Nouveau Monde fut gorgée de télé-réalité et de réseaux sociaux.
Comme une fatalité, elle n’a pas échappé au côté superficiel de sa génération.
Des tatouages recouvrent sa peau, un portable est greffé dans le creux de sa main, tous les stéréotypes des artifices contemporains sont en place.

Alors, certes oui, on peut admettre qu’à cette période charnière de l’humanité, les quinze ans d’écart entre nos deux protagonistes peuvent être une différence d’âge fatale.
Il est vrai qu’un univers sépare ceux qui se jetaient de rudimentaires boulettes en papier au lycée pour échanger des informations capitales, des galopins 2.0 qui bavardent en classe sur Whatsapps.
Mais, l’argument n’est pas recevable dans le cas présent.
Pour la bonne et simple raison qu’ils sont aussi cons l’un que l’autre.
Seule la connerie est universelle et intemporelle. Dans un couple si la communication est le ciment, la connerie en est la fondation.
Tout le monde sait que le bonheur est largement à la portée du premier con venu pourvu qu’il réponde à son conditionnement social.
En l’occurrence, nos deux imbéciles capitalisaient un grand nombre d’idées convergentes sur l’existence. Ils ne croyaient plus en l’amour, n’avaient aucun désir d’enfant.
Rien que ces deux points constituent la preuve d’une vision commune de l’avenir.

Mais alors, pourquoi Miqueline et Raboulin se sont-ils séparés, vas-tu t’empresser de me demander, ami lecteur.
Finalement, Raboulin se rappela que quand le rosé se changea en eau, l’alchimie s’évapora.
L’intellect plutôt bas de Raboulin réalisa trop tard que pour durer en couple, non seulement il faut être mythomane, mais aussi alcoolique.
Tels sont les deux mamelles de la longévité matrimoniale !

Miqueline avait quitté un mec pour Raboulin, puis Raboulin pour un autre mec.
Normal, elle était DJ spécialiste des fondus enchaînés.
Aujourd’hui, Miqueline travaille comme cobaye pour un grand laboratoire pharmaceutique international.
Disposant d’un large éventail de virus, elle teste plusieurs traitements curatifs contre les infections sexuellement transmissibles.
Quant à Raboulin, aux dernières nouvelles, il vit à la frontière du Cameroun et de la Guinée équatoriale. Sa famille lui fait livrer une caisse de Pastis 51 tous les cinq du mois.
Ce breuvage lui permet de filer le parfait amour avec « HIHIHOHU » (c’est le prénom qu’elle donne), femelle chimpanzé de quinze ans sa cadette.
Cette fois, c’est sûr, il ne commettra pas deux fois la même erreur !

Miqueline et Raboulin ne se sont jamais revus.
À l’heure actuelle, il ne reste plus la moindre trace de Miqueline dans sa mémoire…

Raboulin Girardaud, votre correspondant en Afrique de l’Ouest subsaharienne, pour histoire d’un trou de mémoire.

Tout ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *