Grèves SNCF, amaxophobie & Blablacar

Grèves SNCF, amaxophobie & Blablacar
Temps de lecture : 15 minutes

 

En cette après-midi pluvieuse du 4 juin 2018, Jean-Thomas Icarus n’était pas à l’aise appuyé contre un panneau point de covoiturage, à quelques encablures du vieux port où il guettait son chauffeur.

Ce sentiment de gêne provenait de son accoutrement. Ce bourgeois Bohême héritier de la plus huppée des agences immobilière montpelliéraines se retrouvait attifé d’un sac-poubelle puant sur la tête et d’ une gabardine kaki tachée de vin et de bière posée sur ses épaules. Ses deux mains dépassaient à peine de la veste pour se rejoindre sur l’anse d’un sac Tati.

Jean-Thomas avait l’air d’une grand-mère fraîchement débarquée du Kosovo complètement défoncée au shit et au pastis.

Il se demandait comment était-il tombé aussi bas en moins de vingt-quatre heures ?

À trente-neuf ans sa réussite financière était totale. Seule sa vie sentimentale connaissait une débâcle permanente.

Pour saisir pleinement la saveur amère de sa situation à ce moment précis, il est important de savoir encore trois choses qui expliquent son comportement irrationnel ce jour-là.

Premièrement, Jean-Thomas sortait d’une période délicate en famille. De funestes circonstances les réunirent précipitamment.

Cette épreuve lui mit les nerfs à fleur de peau.

Le moral en berne, il décida de quitter Montpellier pour retrouver sa fiancée dans la citée Phocéenne.

Le vieil adage « un malheur n’arrive jamais seul » constitue le deuxième point sensible de la psychologie de notre personnage.

Jean-Thomas partit en train pour rejoindre sa petite amie. Une fois sur place, Icarus la trouva en galante compagnie.

Deux heures après son arrivée, il se faisait plaquer à la terrasse d’un café.

Elle prit congé, le laissant coi, en lui remettant un ballot de vêtements sales.

Le silence solitaire d’une pause définitive l’enveloppa.

Il rentra dans le troquet, s’accouda au coin du bar en compagnie de son cafard et d’un sac Tati plein de fringues crades.

Sans avoir petit-déjeuner ni déjeuner, lui qui ne picolait plus depuis dix ans, descendit trois pastis cul sec en picorant des cacahuètes trop salées.

Quand une fois à la gare un clampin en gilet rouge lui annonça la suppression des trains pour Montpellier en raison des grèves SNCF, il hésita entre rire et pleurer. C’est le moment que choisirent les cumulonimbus pour lui uriner sur la tête. Début juin.

Putain de dérèglement climatique !

C’en était trop pour un seul homme. Quelque chose devait changer !

Il retourna au bar…

Le troisième point à connaître sur Jean-Thomas n’est pas le moindre.

Pour quitter Marseille, il devait terrasser son amaxophobie, sa phobie de conduire.

Chez lui, cette peur irrationnelle prit une telle ampleur qu’il ne montait plus en voiture depuis vingt ans.

Ce mal puisait sa source dans son enfance.

Le jour de sa naissance, quand le grand-père de Jean-Thomas déboula à la maternité, un authentique coup de foudre eut lieu !

Dès qu’il fut dans les bras de l’ancien, le bébé sourit. Immédiatement, papy Louis le surnomma Toto et un amour inconditionnel ne cessa de croître entre eux.

Père de cinq filles, le vieil homme trouva en Jean-Thomas le petit gars qu’il avait toujours secrètement espéré au fond de lui.

Ensemble, ils jouaient aux dames, à la belote et mille autres jeux. L’ancien laissait gagner son petit-fils avec jubilation.

L’aura de Louis rayonnait à travers la personnalité de Jean-Thomas.

Louis lui transmit son côté solaire, son sens de l’ humour. Souvent, il répétait au gamin : mon grand, dans la vie, il y a deux choses qui sont formellement interdites ! L’inceste et les danses folkloriques !

Ils filèrent un amour filial idéal jusqu’au jour de l’accident…

Dans sa mémoire, les souvenirs de la scène défilaient en noir et blanc.

Un samedi après-midi, le jour de ses onze ans, en revenant de la fête foraine, une golf GTI customisée percuta de plein fouette la voiture de l’ancien dans un virage.

Jean-Thomas fut miraculeusement éjecté de l’habitacle sur la bande d’arrêt d’urgence, n’écopant que d’une légère commotion cérébrale.

Quand il reprit connaissance, le premier objet qu’il distingua fut le dentier de son grand-père qui gisait au sol à quelques mètres de lui. Il n’avait jamais remarqué que papy Louis en portait un.

Plus loin dans son champ de vision, il aperçut la carcasse de la Fiat sur le toit. Le vieil homme bloqué dedans, le nez en sang, retrouvait ses esprits quand l’incendie se déclara au niveau du réservoir.

Il vit son grand-père brûler vif entendant ses douloureuses lamentations.

Les cris d’agonie du vieillard balafrèrent sa mémoire.

D’autres automobilistes ralentirent pour contempler le spectacle et déclenchèrent un nouvel accident.

Ce profond traumatisme fit que Jean-Thomas nourrissait toujours une forte aversion envers les véhicules automobiles. Il refusait obstinément de passer son permis de conduire.

Entre amis, quand on lui demandait pourquoi il ne conduisait pas, il noyait le poisson. Jean-Thomas plaisantait, déclarant avec grandiloquence : « Il faut une voiture pour aller bosser, pour s’occuper des mômes, il faut l’acheter française pour doper le “made in France”. Travail, famille, patrie, il n’y a pas plus pétainiste que la voiture ! »

Icarus achevait sa démonstration en égratignant gratuitement les adeptes du tuning.

Ces gros beaufs représentaient pour lui l’engeance du crime matérialiste. Le culte de l’objet, de l’apparence superficielle et de la vitesse réunis. Incarnation vrombissante de tous les maux de notre société. Il les conchiait !

Mais cela n’aillait pas sans conséquences.

À force de dépendre des autres pour se déplacer, beaucoup d’amaxophobes éprouvent du mal à s’autonomiser. Prendre une décision, pour eux, se transforme souvent en épreuve insurmontable.

C’était le cas de Jean-Thomas Icarus à un niveau bien avancé.

Voilà qui devait changer !

Au cinquième pastis, en feuilletant un journal, il tomba sur un article relatant une thérapie basée sur un choc émotionnel, capable de purger les traumatismes refoulés.

La théorie consistait à revivre l’événement, sans le cataclysme  final.

Une publicité pour Blablacar occupait entièrement la page de droite.

Il interpréta l’ensemble sous la forme du message caché de l’univers.

Grisé par l’anisette, il téléchargea l’application.

Dans sa confusion psychique, Icarus confondit covoiturage et site de rencontre.

Le fruit de sa recherche se nommait Inga Vanhoutten. Belle et blonde tel un rayon de soleil qui perce d’espoir la grisaille.

L’étudiante hollandaise en art plastique faisait, Marseille-Montpellier, dans une heure avec trois places de libres.

Il checka son profil Facebook qui l’informa qu’elle venait à Marseille pour poser en tant que modèle anatomique. De quoi vaincre sa phobie. De plus, il est inconfortable de garder le silence trop longtemps en présence d’inconnu. Il n’y a qu’avec des intimes que l’on peut se délecter d’un moment muet.

Avant de partir, il fourgonna dans son tas de fringues espérant y dénicher des vêtements imperméables un tantinet classieux.

Il avait lu dans une revue féminine de salle d’attente : « La première impression est souvent déterminante lors d’un premier rendez-vous. »

Comble de l’ironie les fringues n’étaient pas à lui !

Sa meilleure pêche fut une veste kaki trop grande, plus tâchée au vin rouge que naturellement chamarrée.

Jean-Thomas sortit un sac-poubelle de vingt-cinq litres, rempli de chaussettes célibataires et malodorantes. Il déversa le contenu dans le cabas pour se confectionner un bonnet étanche .

Le voilà paré.

Quand il se vit dans le reflet d’une vitre, la fermeture éclair lui resta entre les doigts.

Il ressemblait à s’y méprendre à un macaque déguisé en Napoléon qui sortait d’after.

Sous les yeux ébaubis de la clientèle, il exécuta le salut militaire en claquant des talons puis dit: M’sieur dame, bien le bonjour chez vous, au plaisir !

D’un mouvement de nuque digne d’une pub L’Oréal, il rejeta la partie bouffante du pochon en plastique vers l’arrière. Jean-Thomas tourna le dos à la cantonade et gambada en direction de son rancard.

En mettant sa main dans une des poches de la gabardine, il trouva une boulette de shit.

Ni une ni deux il se précipita dans un bureau de tabac pour acheter des clopes et des feuilles XXL.

Trois ans qu’il n’avait pas fumé. Le premier bedeau l’envoya virevolter loin de ce monde de conneaux.

Jean-Thomas s’assura que personne ne l’observait avant de faire péter dans son casque «C’est un beau roman, c’est une belle histoire » de Michel Fugain. En rejoignant le point de rendez-vous, il riait, chantait, dansait, seul sous la pluie, un sourire idiot rivé sur la figure. Les piétons qui le croisaient pensaient qu’il était simple d’esprit. Pour gagner en confiance, Icarus se répétait la phrase culte d’un de nos plus grands penseurs conteporain : “La routourne, elle va routourner !”

Il planait, perdu dans les cimes de ses phantasmes, quand un texto vient briser les ailes de ses projections d’avenir.

La Batave décalait son départ de trois heures.

L’ascenseur émotionnel fut si rude, que Jean-Thomas péta un câble.

Fou furieux, il hurla sur la boîte vocale de la fille.: « Petite pute, petite pute ! Toutes les mêmes, ça parle d’égalité, mais attend qu’il y ait une catastrophe naturelle qui remette les compteurs à zéro. On verra où elles seront les gonzesses quand il ne suffira plus de pousser la porte d’un supermarché pour se ravitailler, ou de tourner un robinet pour avoir de l’eau potable.

Au fond de la grotte, moi j’te le dis, à tanner des peaux de bêtes et à torcher le fion des marmots ! Petite pute, petite pute !

À peine eut-il raccroché, qu’il regrettait déjà son emportement.

Une poussée de paranoïa liée au Thc, occulta son amaxophobie. Convaincu qu’avec sa guigne une espèce de GIGN du pays du Gouda allait l’emprisonner pendant trente ans pour outrages aux bonnes mœurs, il décida de quitter la ville dans le plus bref délai.

Il se reconnecta au site pour réserver un autre départ.

Sans vérifier avis et fiche, il sélectionna le profil de Bertrand Beltrand . Le type partait dans une demi-heure et avait mis une image de Porcinet à la place de sa photo. Sûrement un mec marrant ?

Parfait, plus que trente minutes à poireauter.

L’orage s’intensifiait quand il s’épaula contre le panneau point de covoiturage. Rien à foutre d’être mouillé ! De toute façon, sa situation ne pouvait pas empirer d’un iota.

Deux joints joufflus plus tard, il se statufia de stupéfaction quand il vit une Golf GTI tunée tourner au coin de la rue. Noire comme un corbillard, elle arborait fièrement l’autocollant de Blablacar.

Pourvu que le mec soit un minimum sympa …

Quand la vitre électrique se baissa. Jean-Thomas constata avec effroi que ce n’était pas une image de Porcinet, sur la fiche conducteur, mais bel et bien un selfie !

L’animal faisait dans les 130 kg de graisse pour 1,72 mètre. Une tête rondouillarde, rougeaude, juchée sur un court cou boursouflé, un nez en trompette, les oreilles de Shrek, presque horizontales, des petits yeux porcins enfoncés sous un crâne rasé. Le vigile de la banque héraultaise « Du Poil de Perce-Vie » l’interrogea sans le saluer :

– Ho ! T’es pas pédé au moins ? Non parce que t’as l’air d’un pédé et je prends pas les pédés !

Une vexation sourde se mit instantanément à bouillir à l’intérieur d’Icarus. Il répondit outré :

– Ah ben, ça commence bien ! Non je ne suis pas « pédé ». C’est bon, je peux monter ?

– T’es un clodo alors ? Avec tes affaires qui puent dans ton sac de merde ?

Jean-Thomas vexé dit entre ses dents : non, je ne suis pas un clodo !

– Ben monte alors !

Dès qu’il glissa un orteil précautionneux dans la Golf, son malaise transparut instantanément.

Son visage pâlit, ses mains moites furent prises de légers tremblements, une sueur froide lui glaça l’échine. Les sièges baquet et l’ensemble de l’intérieur du véhicule étaient agencés pour accentuer l’impression de vitesse. Le turbo et le pot d’échappement produisaient un ronflement oppressant.

À l’instar du pigeon qui a du sel sur queue, Icarus ne pipa mot.

La tronche de verrat poursuivi, sans se rendre compte de l’état de décomposition avancé de son passager :

– Bienvenu à bord ! Moi, c’est Betrand Beltrand, alias Bibi. M’en veux pas pour l’accueil. J’ai rien contre les clochards. Une fois je leur ai même distribué de la soupe au cochon en hivers. De nos jours avec tout ce qui se passe, faut se méfier de tout le monde.

Désagréablement surpris qu’on ne lui réponde pas, Bertrand démarra dans un crissement de pneu.

Ayant un service à demander à Jean-Thomas, il tenta un trait d’humour avant de s’y risquer :

– Je t’ai pas demandé si t’étais juif, hein ! Normal, t’as pas le nez crochu, Mwouhahaha !

Jean-Thomas décida de se draper dans le mépris pendant la durée du trajet. Il refuserait de le tutoyer, en gardant la distance de sécurité du « vous », qui sépare l’homme civilisé, de la vulgaire bestialité anglo-saxonne.

Un filet de voix melliflu s’échappa du faciès mafflu : – Tu peux faire quelque chose pour moi ?

Du genre, me mettre la note maximale avant qu’on arrive. Des cons m’ont confondu avec un chauffard qui roule à fond et enfreint le Code de la route !

Jean-Thomas se rassembla pour répondre : – Visiblement, vous n’êtes pas un farouche partisan du vouvoiement. Quant à votre « note » cher monsieur Beltrand, j’ai des principes moraux, je vous l’attribuerai si le trajet se déroule sans accros.

– Ok, ok oublie, oublie. Je suis sûr que tu vas me trouver marrant. Tu me la mettras à ce moment-là. Moi, j’suis descendu de Picardie pour me rôtir la couenne au soleil. Mais dans le sud, il y a deux choses que je supporte pas. La façon de conduire des gens et en plus les sudistes c’est frimeur et compagnie, tu m’as compris. Ils parlent, mais y a rien derrière, hein ! T’es pas du coin au moins ?

Sans l’ombre d’une expression, Jean-Thomas dit:

– Si, si, un sudiste… un vrai.

– Bon, c’est pas grave ! Tiens, tu sais que j’ai un don du style troisième œil !

– De prime abord, je ne m’en serais pas douté.

– Celui de deviner les surnoms. Par exemple, Jean-Thomas…Toto ! Ton surnom c’est Toto, hein ? J’ai raison, hein ? Il poursuivit mielleux. Alors, il est pas malade en voiture mon petit Toto, hein ? Il est tout pâlichon Mwouhahaha.

L’espace d’un éclair, Jean-Thomas se questionna. N’était-il pas le cobaye innocent d’une expérience mêlant psychothérapie et caméra cachée ? Il décrocha de la conversation.

Pourquoi cela n’arrivait-il qu’à lui de tomber sur des abrutis pareils ?

Sa logorrhée de goret, son tic de ponctuer ses phrases d’un «hein » qui mendie l’approbation. Maintenant, il le surnommait Toto, alors qu’ils se connaissaient depuis dix minutes, ignorant l’évocation douloureuse de ce surnom ! Quel manque de tact. Tout ce qui sortait de la bouche de Bertrand Beltrand, exécrait Jean-Thomas au plus haut point. Ce type ne parlait pas, il grouinait.

Après un dédale de petites rues, ils débouchèrent sur une grande artère. Le véhicule gagna de la vitesse.

Quand il en reprit le fil, l’autre lui disait:

– J’suis un mec marrant, heinhein ?

Mi-blasé, mi-angoissé, Jean-Thomas dit :

– C’est ce que je me suis dit en voyant votre photo de profil sur le site.

-T’aimes les blagues ? J’en connais plein, des bonnes !

Victime de tachycardie, vérifiant toutes les deux secondes de façon compulsive que sa ceinture était bien bouclée, Jean-Thomas marmonna d’un ton qui ne souffrait pas de repartie:

– Non je n’aime pas les blagues !

T’es pas chauve ?

Agacé, Jean-Thomas répondit sèchement:

Vous êtes observateur dites-moi !

Tu sais ce qu’on fait après avoir pété le cul d’un chauve, hein ?

Je sens que vous allez me le dire…

On lui remet sa couche mwouhahaha ! Éh t’en veux une autre, hein ?

De la révulsion se lisait sur le visage d’Icarus. Jamais il n’avait entendu une blague immonde à ce point. Il était dégoûté. Comment ce con pouvait-il raconter de pareilles horreurs à un inconnu ? Il lâcha d’une voix écœurée :

Non merci, sans façon ! Sans voir l’inconfort de son interlocuteur, Bibi surenchérit :

Tu sais ce qui a de pire quand on doigte sa petite sœur, hein ?

Jean-Thomas se racla la gorge pour témoigner de son embarras.

Retrouver l’alliance de son père dans sa chatte MWOUHAHAHA !

Le visage crispé, Jean-Thomas répondit d’un ton neutre :

Désopilant…

Ce « désopilant » eut pour conséquences de cristalliser les relations diplomatiques entre Bibi et Toto. Il ne ferait plus d’efforts Bibi. L’autre con lui répondait de façon hautaine, ça le gonflait.

En se murant dans le mutisme, Jean-Thomas rendit l’ambiance pesante. Une fois sur l’autoroute, Bibi mécontent de voir ses tentatives de rapprochement échouer, accéléra franchement.

La crise de nerfs guettait Jean-Thomas. Maintenant, des tremblements secoués son corps entier. Il transpirait excessivement par tous les pores de sa peau. Un lacet invisible étranglait sa gorge.

Pour occuper son esprit, les paupières closes, il pensa à tous ces connards qui parlent de vivre pleinement l’instant présent.

Remarquant enfin la mine décatie de Jean-Thomas, Bertrand fit une question-réponse :

– T’as peur en voiture ? T’inquiètes pas. Ma titine c’est mon bijou, mon bébé, la prunelle des yeux de mon fils ! Tu risques rien. Je veux pas qu’elle est une égratignure ! Je passe deux heures par jour à la bichonner.

– Vous avez un fils ?

L’air chafouin, Bibi répondit :

– Non, j’ai même pas de femme.

– Surprenant… conclut l’autre ironique.

Bertrand vécut le « surprenant » de Toto comme une véritable bifle verbale. C’est qu’elle n’avait pas beaucoup vu le jour, la biroute à Bibi ! Pour se venger, il décida d’accélérer encore plus. Ce connard condescendant n’allait tout de même pas se plaindre d’arriver en avance !

La ballottine de saindoux et de fiel sifflotait, pied au plancher, zigzaguant au millimètre près entre les monstres d’acier.

Cramponné à la place du mort, les muscles des mâchoires tétanisés, les yeux exorbités, la tronche d’Jean-Thomas vira de blanc pâle à olivâtre.

Les sucs gastriques, la fumée des pétards et l’alcool produisirent une désagréable décotion dans son estomac.

Une magnifique gerbe mordorée, jaunâtre, orangée jaillit de sa bouche pour maculer de bile parfumée à l’anis, agrémentée de morceaux de cacahuètes à demi digérés, la moitié du pare-brise ainsi que le tableau de bord.

Bertrand Beltrand, le visage écarlate, la bouche marquant le O de surprise de celui qui vient de se prendre un piment de la Jamaïque de la taille d’une aubergine dans l’anus, poussa un hurlement de marcassin qu’on égorge.

Frappé de stupéfaction, il réalisa une embardée qui les fit traverser en diagonale les quatre voies de l’autoroute. Jean-Thomas repensa une seconde fois à tous ces connards qui parlent de vivre pleinement l’instant présent.

La croisée des chemins dans le temps ! Le grand mektoub ! Il allait finir ses jours dans une bagnole tunée, tué par Porcinet.

Bibi écumait de rage en éructant pour lui-même : Le fils de pute, j’vais le niquer, le fils de pute, j’vais le niquer, le fils de pute, j’vais le niquer…

Tendu comme le string d’une Brésilienne en surcharge pondérale, Bibi se gara dans une station de lavage sur une aire de repos. Furibond, il bondit sur le karcher et commença à briquer sa bagnole. Toto tout penaud proposa : – Je peux vous aider si vous voulez ? Bertrand vociféra : – casse-toi, toi ! Va te laver ! Tu pues le vomi !

Jean-Thomas se réfugia dans le magasin de la station. Il se débarbouilla aux toilettes où il posa son sac, puis prit un café à la machine. Il dégaina son e-phone, déterminé à détruire la réputation de Bertrand Beltrand sur Blablacar pour se détendre.

En se connectant, il tomba directement sur le profil d’Inga Van Houtten. Jean-Thomas se mordit le poing et ne put contenir un petit gémissement suraigu en lâchant simultanément une larmichette.

Sur celui de Bertrand, un message indiquait : Cet utilisateur a été banni pour des raisons de comportement inappropriées.

De cent vingt ridicules minuscules minutes, il loupait une bombe sexuelle pour devenir l’ultime victime de Bibi ! Pourquoi une poisseuse destinée lui collait-elle aux baskets telle une déjection canine ?

Jean-Thomas repéta un plomb. Debout sur une table de la supérette, il harangua les quelques clients en hurlant : : 10 EUROS EN CASH TOUT DE SUITE POUR CELUI OU CELLE QUI ME RAMÈNE À MONTPELLIER MAINTENANT !

Loin de convaincre son auditoire, il le terrifia. Alors quand deux minutes après, il implora d’une voix larmoyante : ET UN LEXOMIL ! DIX EUROS POUR UN LEXO ! Ses dernières chances s’évanouirent.

Des regards apeurés, suivis de chuchotements remettant en cause sa santé mentale firent écho à son cri de détresse. Il savait d’expérience que rien ne sert de tendre une main qui quémande à des quidams qui vous tournent le dos.

Malgré l’orage, l’envie de partir en courant prit de l’ampleur chez Jean-Thomas. Courir sous la flotte sans but bien précis. Jeter ses sapes et toute la merde qu’elles trimbalent. Courir pour fuir, pour être libre, loin de ce monde pourri.

Réflexion faite, il retentera le stop avant de… fuir !

Il remontait sur la table, quand une voix de blaireau coupa son élan : « Toto ? »

Les doigts boudinés de Bibi empoignèrent le bras de Jean-Thomas en le secouant : « Ça va, t’es tout blanc ? Allez viens, on y va ! » Le gros le prit par la main pour le ramener à la voiture.

Putain de tempérament véléitaire des amaxophobes…

Léthargique, la mort dans l’âme, la tête baissée, la poitrine prête à imploser à chaque pulsation cardiaque, il suivit Bibi vers son cercueil roulant avec la démarche d’un zombi. En se liquéfiant, telle la proie prise dans les mailles d’une araignée inique et adipeuse, il repensa à son grand-père.

À deux mètres de la voiture, alors qu’ils venaient de traverser l’intégralité du parking, paniqué l’amaxophobe cria : – Attends, attends, j’ai oublié mes affaires aux toilettes. Il courut. Une fois sur place, sans savoir pourquoi, le besoin de laisser une trace se fit pressant. Jean-Thomas inscrivit au marqueur noir sur le carrelage blanc du mur : « La vie est un mouvement et nous y roulons comme des billes sur une pente qui aboutit dans le néant. La chute est fatalement prévisible ».

La base du nez entre le pouce et l’index, il ferma les yeux et craqua trente secondes. Il récupéra son sac et rejoignit Bertrand.

Lorsqu’il remonta à bord, Bertrand Beltrand alluma l’autoradio et dit : Je vais te faire écouter mon chanteur préférer. Je comprends toujours pas qu’un talent polyglotte de ce calibre, n’a pas eu la grande carrière internationale qu’il méritait. Les enceintes crachèrent, à fond de volume, K-Maro interprétant « A femme like you »

Pour regagner de la quiétude, Icarus demanda :

C’est obligé la musique ? J’ai du mal avec les chanteurs à texte.

Sans un mot, Bertrand coupa brutalement le son en faisant sa tête de cochon. Mais pourquoi l’avait-il attendu alors qu’il avait gerbé dans sa chiotte de merde ?

Bertrand était un gros con, c’est sûr, mais au fin fond du fond, il n’était pas méchant. Il avait toujours été le souffre-douleur de ses petits camarades.

Cela expliquait partiellement son aigreur à l’égard du monde extérieur.

Inconsciemment, il percevait que l’amitié d’un gars comme Icarus pourrait l’aider à changer. Mais ce dernier ne semblait pas disposé à la lui accorder.

Frustré qu’on l’empêche d’écouter son idole, il décida de se venger. Bibi brancha son coyote pour vérifier l’absence de radars mobiles. Puis doubla comme un malade, faisant grimper son compteur à 210 kilomètres-heure. C’est qu’il avait fait des courses sur autoroute dans sa jeunesse, Bibi. Il allait lui montrer à ce clochard « c’est qui le patron !»

De la même façon que le gars qui a peur de prendre une baffe, les yeux fermés, la bouche tordue d’un rictus atroce, Jean-Thomas recula le torse en tournant sa tête sur la droite, freinant des deux pieds, les jambes tendues, sur une pédale invisible.

Quinze bornes après le départ de la station-service, en ouvrant un œil, Jean-Thomas remarqua qu’un voyant clignotait sur le tableau de bord. Hystérique, il questionna : C’est quoi cette lumière qui s’allume, là putain ?

Bibi sursauta des sourcils et dit : Ha merde ! Le liquide des plaquettes de frein ! J’ai encore oublié… de toute façon, c’est simplement un indicateur, on peut encore rouler deux cents kilomètres…enfin, je crois ? Humhum, demain, j’y vais, c’est sûr…depuis le temps que je le dis… je… je vais ralentir un peu, c’est plus prudent.

L’heure de la goutte qui fait déborder le vase sonna.

Un sifflement lancinant bourdonna dans les tympans de Jean-Thomas. Le barrage de la raison venait de rompre. Les vannes de la violence étaient ouvertes. Le volcan Jean-Thomas entra en éruption, noyant Bibi dans une coulée de coups et d’insultes. Il agrippa la tête de Bibi et s’en servit pour fracasser la vitre côté conducteur. Le bruit du bris de glace lui fit retrouver ses esprits…trop tard.

La Golf exécuta un premier tonneau. Jean-Thomas pensa une dernière fois à tous ces cons qui parlent de vivre pleinement l’instant présent.

L’espace d’une seconde, il dérusha des milliers d’heures de son existence, jusqu’à ce que le cri de la tôle qui se froisse écrive la fin de son film. Le goût métallique du sang se répandit dans sa bouche, puis la lumière blanche apparue au bout du tunnel. Lors du second tonneau, le toit trafiqué s’aplatit comme une crêpe sur le bitume, écrabouillant ses occupants. La GTI s’enflamma en un clin d’œil du destin.

Jamais un burn-out n’avait aussi bien porté son nom.

On retrouva leurs corps calcinés dans les décombres du carambolage. Identique tas de cendre et d’os enfin égaux face à la grande faucheuse. Ironie du sort, la substance de ce qu’ils furent se mélangea dans la mort.

Jean-Thomas mourut comme il avait passé sa vie à le craindre, frustrant ainsi son besoin de mobilité et d’indépendance.

À la SNCF !

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