Réflexion sur le tatouage

Réflexion sur le tatouage
Temps de lecture : 8 minutes

 

 

Avant toutes choses, je tenais à vous dire que je ne voulais pas écrire cet article pour des raisons personnelles.

C’est à la suite d’une mésaventure arrivée à mon vielle ami Ryan Dupont-Chevreuil que l’envie de comprendre pourquoi les occidentaux se tatouent massivement au point de banaliser une pratique réservée aux marginaux, il y a à peine trente ans m’envahit.

Pour commencer, je me dois de vous rapporter l’histoire de ce pauvre Ryan et de son amour de jeunesse, Kévina Feirreira Costa, nîmoise d’origine portugaise que certain esprits chagrins qualifient de véritable morue.

Mon camarade, féru d’histoire, décida de se rendre à Nîmes pour visiter le musé de la romanité.

C’est embarqué à bord d’un TER baptisé « ivre en Languedoc » qu’il quitta Montpellier, devenue le phare culturel d’Occitanie depuis que France télévision choisie d’y tourner sa série philosophique « un si grand soleil »

À peine eut-il posé le pied dans la citée gardoise qu’il tomba nez à nez avec KFC (putain d’acronyme !)

Ce pauvre Ryan ne la reconnu pas instantanément. La peau de Kévina était recouverte d’étoiles, de roses noires, de symboles celtes, aztèques, égyptiens, de cœurs, de dragons et de tout un bestiaire coloré…que du cliché.

La bougresse se planta devant lui et dit : Oh fan ! Ryan, ça alors ! Qu’est ce que tu fais là ?

Ké…ké…Kévina ? Balbutia Ryan frappé de stupeur. Dis donc, t’es vachement tatouée !

Ho ça, oui, c’est vrai. À chaque fois qu’il se produit un événement marquant dans ma vie, je me fais tatouer. Elle releva son jean pour lui montrer un crapaud en train de vomir sur son mollet gauche en argumentant : Tiens, tu vois celui-ci ,c’était le premier, il y a vingt ans, pour notre rupture.

Ah wouai quand même ! J’suis grave touché, mentit-il.

À sa décharge, Ryan n’avait pas eut de relation sexuelle depuis plus de cinq ans. Dans sa mémoire, celle qu’il surnommait affectueusement Brandade de Bacalhau restait une jeune femme à la cuisse leste.

Ni une ni deux, il lui proposa de boire un verre. Chemin faisant, il constata que la pauvresse ne pouvait tourner la nuque d’aucun côté. Les séquelles d’un accident de voiture.

Galvanisé par la promiscuité d’une copulation, il tenta un trait d’humour pour détendre l’ambiance :

T’inquiètes pas, si tu as mal à la nuque, ça va paquer ! Le regard de poule qui a trouvait un couteau de KFC indiqua à Ryan que la gardoise n’avait pas saisie l’infinie subtilité de sa blague.

Elle poursuivit ses bavardages insipides en narrant la relation houleuse qu’elle entretenue avec un tatoueur pendant cinq ans.

Saoulé par ses paroles, il la saoula d’alcool et deux heures quatre verres plus tard, il se déshabillait dans l’appartement de Kévina prêt à passer à l’acte !

Ryan, qui dans la littérature érotique aurait dû brandir un membre turgescent, au port de gland altier presque arrogant, vit son vit pointer le sol tel un manchon à vent un jour sans Mistral…

Sur le bas du dos de Kévina, une inscription en lettres de sang au dessus d’une flèche pointant en direction de l’anus de la pauvresse indiquait : « Tape-moi fort dans la lune, t’es pas mon père ! »

Outré, choqué par l’ignoble vengeance de ce facétieux tatoueur, n’écoutant que sa lâcheté, mon fidèle ami quitta les lieux dans un moon-walk muet pour venir me relater ce terrible traumatisme subit en terre gardoise.

Vivant à Montpellier, ville superficielle s’il en est, où un habitant sur deux a moins de 34 ans, où les trois cent jours d’ensoleillement bénéficient à l’exposition des corps, le tatouage est devenu la norme.

À tel point qu’il est légitime de se demander si aujourd’hui le véritable rebelle, celui qui nage à contre courant, n’est pas un individu non tatoué qui brille par son absence sur les réseaux sociaux ?

Mais d’où vient cette folie du tatouage, cet engouement populaire, cette mode qui n’est pas faite pour en être une  ?

Ryan et moi décidâmes de concert de remonter à la source de cette pratique pour comprendre le pourquoi du comment.

Une brève histoire du tatouage

L’histoire du tatouage en Europe commence officiellement, il y a 5300 ans.

En 1991, des randonneurs découvrent par hasard la momie d’ötzi, un chasseur cueilleur du néolithique, prisonnière des glaciers Alpins à la frontière Austro-italienne.

L’autopsie révélera que le corps abhorrait 63 tatouages.

Les avis des scientifiques divergent sur leur signification.

La plupart pensent qu’à l’instar des Celtes, ces marques furent imposées par un chaman-guérisseurs pour leurs vertus curatives.

Ce serait donc dans des cervelles primitives qu’aurait pris forme pour la première fois l’idée irrationnelle de « tatou-thérapie »

De la Grèce à la Rome Antique, le tatouage est une marque d’infamie.

On marque les esclaves avec les initiales de leurs maîtres entre les yeux pour pouvoir immédiatement les identifier.

Prisonniers, traîtres, bannis, gladiateurs constituaient le reste des porteurs de symboles discriminatoires.

Avec l’apogée de la chrétienté* cette pratique fut proscrite pour que le croyant préserve la pureté que lui attribua son créateur. Néanmoins, de la traite des noirs à Auschwitz, des réminiscences de cette racine resurgiront dans l’inconscient collectif pour déshumaniser celui que l’on considère comme inférieur.

Jusqu’au XIIX siècle, le mot tatouage n’existe pas, on nomme ces marques « Stigma » signifiant « marque de serpent »qui évolue en « marque honteuse » pour devenir la racine étymologique de « stigmate ».

Le tatouage fut réintroduit en Europe en 1771 par l’explorateur James Cook de retour de Polynésie.

C’est la déformation du mot polynésien « tatau » « taper » en référence à la technique employée, qui accoucha du mot tattoo dans la langue anglaise.

À son retour en France, et ce pendant près de deux siècles, cette pratique fut confinée à ce que l’on pourrait nommer les milieux sodomites coercitifs à savoir la marine, la Légion étrangère et la prison.

 

*La raison de cette interdiction est explicitée: Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes? Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu. (1 Corinthiens 6:19-20)

La question du tatouage ou marquage corporel d’identification est abordé dans le dernier livre de la Bible, le livre de l’Apocalypse où se trouve la célèbre prophétie disant qu’à la fin des temps, chacun devra porter la marque de la bête, c’est-à-dire de l’Antichrist, le chef d’un Empire Mondial. Il s’agit là aussi d’une espèce de «tatouage global», d’un «piercing massif» ou d’une autre méthode courante de marquer les gens (puce?).

L’explosion du phénomène

Cette mode qui a déferlé sur la planète à pour origine Hollywood.
C’est au milieu des années quatre-vingt que les groupes de hard rocks puis de rap ainsi que les films de gangs made in USA démocratiseront le tatouage.
Son développement coïncide avec deux autres pratiques entièrement dévouées au culte du corps, la chirurgie esthétique et le culturisme.

Mais, il fallu attendre le milieu des années quatre-vingt-dix pour que trois des plus brillants cerveaux du vingtième siècle démocratisent le tatouage aux yeux du grand public en exhibant leur peinture corporelles :

Pamela Anderson, David Bekcam et Robine Willams.

Pour les docteurs Tomothy Roberts et Sheryl Ryan, du Département de pédiatrie de l’Université de Rochester dans l’État de New York, plus la consommation audiovisuelle est importante, plus les chances de se faire tatouer sont grandes.

En France, il y avait 15 salons de tatouage en 1982. On en recense plus de 2000 officiels à l’heure actuelle.

Une croissance qui va de paire avec la multiplication des écrans.

43% des adeptes choisissent une zone visible comme le visage ou les mains, seulement 4% une zone intime jamais exposée.

Ce qui risque de devenir un point d’achoppement dans les deux décennies à venir pour les épidermes pigmentés est que cet engouement actuel puise son inspiration dans les icônes à la mode.

L’opposition entre l’éphémère tendance du jour et la perpétuité promise par l’encrage de la peau sont dès l’énoncé antinomiques.

L’explosion des tatouages est le symptôme physique social de la perversion narcissique de notre environnement.

Se regarder et être regardé reste la motivation principale des peaux peinturlurées.

Le tatouage en occident ne signifie qu’une seule chose, la prise de pouvoir du paraître sur l’être, l’hégémonie de la société d’image.

Le tatouage de l’art ou du ralouf ?

Certains défenseurs de ce qui se revendique être « un art » vous diront que la démarche du futur tatoué est de garder une trace dans cette période où tout est jetable, interchangeable.

En réalité c’est une manière détournée pour palier à la misère symbolique de l’époque.

Que la télé-réalité se soit emparée du sujet n’est pas anodin.

C’est même le premier point qui démontre que le tatouage n’est pas un art.

Personne, en pleine possession des ses capacités intellectuelles ne peut envisager sérieusement une émission de télé-réalité culturelle.

Actuellement, l’encre des influenceurs coule sur la peau de leurs fans qui se rependent partout sur le globe.

Résignés à n’être qu’un produit, l’occidental refait lui-même son packaging pour rester au goût du jour.

La singularité devenue norme n’a plus rien d’original.

Si l’on part du postulat que l’art est une recherche de le verticalité, que l’essence même d’une œuvre est de survivre à son créateur pour flirter avec l’éternité, alors, il apparaît comme une évidence que le tatouage n’est pas un art.

De façon pragmatique, dans un grand nombre de cas, le tatouage se révèle être un manque d’intelligence sociale.

Ce n’est pas en se considérant comme unique qu’on devient tolérant. Au contraire, on effrite la fraternité.

Si l’on devait trouver une utilité concrète à l’encrage de l’épiderme ce serait l’identification des suspects lors d’agressions commises sous les caméras de vidéo surveillances (omniprésente) et celle des cadavres dépourvus de tête et d’empreintes digitales (plus rare).

Le tatouage, comme à Auschwitz, se mari donc à merveille à la société d’hyper contrôle.

Cet assassin coloré de l’anonymat ne serait-il pas devenu la marque de l’esprit faible, esclave de la société d’image, prisonnier dans son propre miroir ?

En somme, un retour à son usage antique…

En conclusion

Pour conclure, je citerais Les paroles de Michel Onfray au micro d’Europe 1 :

« Je ne suis pas d’accord avec Éric Zemmour quand il dit qu’il y a une féminisation de la société, je pense qu’il y a une infantilisation de la société.  Tout est fait pour qu’on ne soit pas adulte. Quand je vois ces grands adultes sur des trottinettes avec des shorts là, des chaussures de sport, des écouteurs, des tatouages partout comme ce qu’on faisait avec des faux tatouages Malabar sauf que là ce sont des vrais, hélas ».

Le tatouage s’inscrit dans un faisceau de preuves indiquant la peur de vieillir des occidentaux.

Il devrait être difficile de cerner ce point de bascule qui nous fait passer de l’adolescent attardé au vieux con qui refuse de vieillir.

Mais notre organisation socio-culturelle ne laisse pas au doute le temps de s’installer dans nos esprits.

Quarante ans…c’est la dead line occidentale.

À l’aide de psychologues, de filmes, de séries, de chansons, de bandes dessinées, d’émissions de télé, d’articles dans la presse, on nous impose la crise de la quarantaine.

Un véritable lavage de cerveau.

Si on y échappe, un sentiment de honte et de rejet nous envahie.

La culpabilité de ne pas avoir de poussées jeunisme aiguë nous ronge.

Les nouveaux bo-beaufs 2.0, glissent en short sur leur planche à roulettes pour aller boire une bière dans un Pub en jouant avec leur Nitendo Switch.

Pourtant, qu’il est doux de vieillir, de sortir du totalitarisme de l’égocentrisme en élevant ses enfants, d’avoir des expériences à transmettre

Il est doux de vieillir… sauf quand on est tatoué bien sûr !

Avec l’âge, le beau dauphin en tribal Maori se transforme en crevette irradiée de Moruroa.

Les modes ne font que passer. C’est très con de s’y enchaîner à vie.

Tout une génération a confondu image et personnalité. Pour eux, l’image que l’on donne traduit la personnalité que l’on a. La quête de l’apparence accouche de coquilles vides qui, comble de l’ironie, finissent par toutes se ressembler.

Dans les salles de fitness, sur les plages, l’histoire qui s’étale sur les anatomies raconte d’autres desseins. Ceux d’une civilisation qui avait tout le savoir de l’univers connu dans le creux de sa main et qui préféra la quête illusoire de la jeunesse éternelle.

Notes supplémentaires sur une prétendue « Tatou-thérapie »:

Une motivation très rependue chez les futurs tatoués renoue avec un passé encore plus lointain, les origines tribale-chamanique du tatouage.

Les exemples où l’irrationnel domine la raison dans notre société se récoltent à foison. (l’expression « belle journée », la température ressentit, etc)

Pareillement que dans les organisations primitives nombre de gens se font tatouer suite à un cancer, la perte d’un proche, un accident de vie, ou à l’instar de Kévina, à la suite d’une rupture amoureuse difficile à digérer.

Ces derniers misent sur l’effet psychosomatique du dessin pour surmonter l’épreuve qu’ils traversent.

Ils s’en remettent au pouvoir magique du symbole inscrit sur leur peau.

Si cela peut servir de placebo à certains de manière positive tant mieux.

Mais dans ce siècle de misère spirituelle, l’idée d’une régression des croyances populaires jusqu’à l’âge des cavernes se dégage dans le possible.

Une autre ineptie à ce sujet est très rependue, celle d’une relation chamanique entre le tatoueur et son client.

Sur cette thématique, un dernier point semble intéressante à soulever.

L’âge et le niveau d’étude des tatoués.

37% des ouvriers sont tatoués contre moins de 2% dans les professions intellectuelles.

On peut facilement constater l’omniprésence du tatouage chez les footballeurs et son absence quasi totale chez les philosophes.

 

À tous mes amis tatoués qui n’avaient pas besoin de cela pour rester à jamais gravés dans mon coeur.

 

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