4,1 degré de solitude

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4,1 degré de solitude
Temps de lecture : 8 minutes

Quand la sincérité ne nous guérirait que de l’orgueil, ce serait une grande vertu qui nous guérirait du plus grand des vices.

Il n’y a que trop de narcisses dans le monde, de ces gens amoureux d’eux-mêmes. Ils sont perdus s’ils trouvent dans leurs amis de la complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d’une idée qui leur est chère, ils passent leur vie à s’admirer.

Éloge de la sincérité, Montesquieu 1717.

Faire croire aux gens qu’ils ont une liberté de choix, alors que même les choix qui leurs sont proposés font qu’il gagnent quoi qu’il arrive. Le truc qui motive les gens qui ont créé ces réseaux, c’est : comment consommer le maximum de votre temps et vos capacités d’attention ? Il faut vous libérer un peu de dopamine de façon suffisamment régulière. C’est une forme de boucle sans fin du jugement par le nombre. Nous étions lucides, mais nous l’avons quand même fait !

Sean Parker, fondateur de Napster, ancien président de Facebook.

Nous avons créé des boucles déclenchant des réactions de court terme nourries à la dopamine, qui sont en train de détruire le fonctionnement de la société ! J’éprouve un immense sentiment de culpabilité. Je ne veux pas mettre cette merde entre les mains de mes enfants.

Chamath Palihapitiya, ancien vis-président de Facebook.

 

 

Une légende urbaine dit qu’un Européen sur dix a été conçu dans un lit Ikéa.

Nous sommes tous différents, mais au fond, nous sommes tous pareils. Par exemple, nous passerons tous trois années de notre courte existence aux toilettes.

On a tous une poubelle à sortir certains soirs de la semaine, une tendance naturelle à aller chercher à l’extérieur ce qui nous manque à l’intérieur.

Un compte en banque nous est plus indispensable pour vivre en société que l’ensemble de la littérature.

Pourtant, c’est le seul art qui relève nos petites interactions quotidiennes qui sont les mêmes au fil des siècles.

On a tous un matin marché en chaussette dans une flaque d’eau de la salle de bain.

Mais il y a pire…

Personne ne lit en entier les conditions d’utilisation en s’inscrivant sur un réseau social.

Dans sa vie professionnelle, Antonin a développé une technique d’analyse comportementale et psychologique basée sur l’interprétation des données disponibles sur les réseaux sociaux.

Nul besoin de pirater un compte, il s’agit simplement d’interpréter correctement les profils que les utilisateurs mettent en ligne.

Il est plus facile de demander à une inconnue que l’on croise son Facebook que son numéro de portable, jugé trop personnel… à tort !

Une suite de dix chiffres ne vous apprendra rien sur la personne à qui elle est attribuée, alors que plusieurs années de photos sur ses amis, ses goûts, ses passions, les actualités qui la font réagir vous livreront tous ses secrets.

Les réseaux sociaux sont l’endroit où tout le monde espionne tout le monde.

Les gens ne se rendent pas compte, mais dès la création du profil, les informations pleuvent. L’image que l’on met en ligne n’est pas la fidèle reproduction de nous-mêmes, mais la vision inconsciente idéalisée que l’on a de soi et que l’on veut donner aux autres. Rien qu’avec cela, un œil aiguisé peut connaître les buts et les aspirations de sa cible.

Et ce n’est que le début…

En interprétant seulement une trentaine de vos « Like » à l’aveugle, sans avoir vu votre profil, des comportementalistes spécialistes du domaine peuvent déterminer de façon infaillible : votre sexe, votre race et vos opinions politiques.

Mais, qu’ont besoin de savoir ces experts du comportement pour établir avec précision votre profil psychologique ?

De 120 réponses spontanées, qui permettent de définir qui vous êtes réellement.

Les phrases posées dans ce genre de test sont : j’agis sans réfléchir, je vois toujours le bon côté des choses, je m’investis peu dans mon travail, je vante mes qualités, j’essaie de ne pas penser aux nécessiteux, j’estime qu’il faut réprimander les délits, etc.

Plus le sujet répond rapidement, plus le test est fiable.

Sur Facebook, cette spontanéité est produite artificiellement par la simplification du mode d’utilisation.

Le marketing appelle ça « une interface intuitive ». Il ne faut pas réfléchir pour s’en servir.

Les nombreuses émoticônes achèvent en beauté votre cartographie émotionnelle.

Les émoticônes étant inspirées des tests psychologiques (face à telle situation, je me sens : en colère, heureux, triste, énervé, etc) leur utilisation spontanée trahissant votre inconscient, vous offrez une mine d’informations à qui sait les interpréter correctement quand vous l’acceptez dans votre liste d’amis.

Antonin connaît par cœur tous les types de comportements que l’on croise dans cette espace virtuelle.

C’est son terrain de chasse de prédilection, il n’a jamais eu besoin de s’inscrire sur un site de rencontre pour célibataire, il n’a pas fini d’exploiter les ressources de celui de Zuckerberg.

À l’heure actuelle, ce réseausocionumérique reste le premier site de rencontre soft pour célibataire.

Un divorce sur cinq en 2016 aux USA avait pour origine précisément ce réseau social.

Le nombre de procès utilisant des preuves provenant de commentaires ou de publications Facebook ayant explosé, des jurisprudences portant le nom de l’entreprise américaine ont vu le jour un peu partout sur la planète. L’entreprise change les lois des pays autant que les rapports humains.

En 2014 déjà, le réseausocionumérique affirmait pouvoir prédire avec qui vous aurez une aventure dans votre liste d’amis trois mois à l’avance.

Pour se faire la main, Antonin s’attaqua d’abord à des proies faciles. Les séparations dans sa liste « d’amis ». Sur le réseau, quand un couple se sépare, le nombre des nouveaux amis de sexes opposés grimpe en flèche des deux côtés.

Le message est clair, je suis de retour sur le marché de la compétition sexuelle.

Au fil de ses victoires, il éleva graduellement son niveau d’exigence.

Antonin appliqua la règle des six degrés de séparation pour rencontrer de parfaite inconnue.

Cette théorie découverte par le Hongrois Frigyes Karinthy en 1929, mainte fois prouvée par le psychologue américain Stanley Milgram depuis 1967, démontre au travers d’un grand nombre d’expériences pratiques qu’une chaîne de seulement six relations sépare deux individus où qu’ils se trouvent sur le globe.

L’arrivée d’internet fit chuter ce nombre à 4,1.

Dans une ville de taille moyenne, internet vous positionne à seulement deux degrés de séparation de n’importe qui. Le maire, votre banquier, le percepteur des impôts, la jolie jeune fille que vous croisez dans la rue.

Maintenant, il devait tel un compagnon du devoir accomplir son chef-d’œuvre. Flora de Lorsange  représentait la quintessence de nombreuses années d’étude.

En premier lieu, elle remplissait les trois critères qu’Antonin s’était fixés pour atteintre un niveau de difficulté élevé : Riche, jeune et surtout pas de Montpellier !

Google a donné à notre langue un nouveau verbe, assez moche, « googueuliser » : chercher quelqu’un ou quelque chose sur Google.

Antonin ne connaissait pas Flora, il avait simplement entendu deux mecs vanter les charmes de cette Marseillaise dans le tramway. Un nom, un prénom, un lieu, cela lui suffit. En rentrant chez lui, il le tapa sur son clavier.

Une pure beauté, envoûtante, célibataire, fêtarde, fortunée.

Le premier moteur de recherche du monde remplit à merveille son escarcelle.

Sur la première page, il trouva la majeure partie de sa vie, site d’entreprise, d’anciens élèves, profil Youtube, Facebook, Twitter, Linkedin. Instagram. Il lut son parcours professionnel, trouva ses obits, ses amis, sa famille et surtout les lieux qu’elle fréquentait.

Mademoiselle de Lorsange était une ancienne d’HEC, ingénieur en technique de défiscalisation, âgée de vingt-huit ans, plutôt grande au physique élancé, blonde aux yeux bleus, fille unique, héritière potentielle d’une entreprise de portails automatique au chiffre d’affaires alléchant.

Cerise sur le pompon, la jeune femme semblait accro aux réseaux sociaux.

La raison de cette addiction est simple, une partie du cerveau appelée le nucleus accumbens.

Érostrate, en 365 avant Jésus-Christ, incendia le temple d’Artémis considéré comme l’une des sept merveilles du monde antique. Sous la torture, il avoua que son unique motivation fut la notoriété.

Si on parle de lui 2384 ans après son exécution, on peut dire qu’il a réussi son coup.

Les ingénieux ingénieurs informaticiens de la Silicon Valley saisirent pleinement ce besoin exacerbé par la société d’image. L’humain est un animal politique qui a soif de reconnaissance sociale.

Les avancées en matière d’imagerie cérébrale ainsi que celles des sciences humaines allaient leur fournir les outils pour construire la plus belle machine à instrumentaliser les foules de toute l’histoire.

Le nucleus accumbens est le système de récompense du cerveau. Il réagit entre autres, à la nourriture, l’activité sexuelle, l’argent et l’acceptation sociale. Plus on reçoit de like sur ce réseau, plus le nucleus accumbens s’active est produit de la dopamine. Raison pour laquelle il n’y a pas et il n’y aura jamais de pouce pointant vers le bas « Je n’aime pas »

Voilà l’origine des sourires solitaires bleutés par les écrans qui courbent les nuques. Voilà pourquoi on revient sans cesse alimenter la base de nos données personnelles sacrifiant notre droit à l’anonymat.

La photo de profil de Flora suffisait amplement à Antonin, 50 likes c’est plus qu’il n’en faut.

Nombre des amis likeurs de la belle avaient des profils ouverts.

Antonin collecta patiemment ses 120 réponses et établit précisément son profil psychologique.

À la fin de la journée, un sentiment de culpabilité combiné à une profonde mélancolie l’envahit.

Des souvenirs émergèrent dans sa mémoire. Les paradis perdus de l’enfance, des lumières, des odeurs, des ambiances.

D’avoir passée sa journée à visualiser des profils d’inconnus, le plongea dans sa dure réalité.

Il appartenait à l’Ancien Monde, celui d’avant internet et ce monde qui fut le sien était bel et bien mort.

La technologie accoucha de l’uniformisation par l’égocentrisme.

Les réseaux sociaux, sont des judas ouvert sur notre vie privée semblable à celui dont on dispose sur le petit théâtre de l’ego de notre voisin. On voit alors défiler la vie optimisée, édulcorée de nos amis : des photos de vacances à Pataya ou Punta Cana, des plages de sable blanc, de délicieux cocktails fruités, des burgers dans un resto gastronomique ou de bons plats concoctés à la maison, de doux chatons en train de jouer, de beaux bébés joufflus, une frénésie masturbatoire de selfie, une citation d’auteur, un gentil poème à l’eau de rose, une chanson calibrée entre trois et cinq minutes, une petite vidéo d’amis en train de se filmer dans leur banalité festive, le top 50 nécrologique des vedettes de variété, un micro-trottoir géant où comme à la télé, les passants qui commentent l’actualité sont ceux qui ont le moins d’éléments pour en juger, des bavardages oiseux, des commentaires le plus souvent dénués de profondeur voire de sens, s’en oublier le fleuve fakenews qui inonde régulièrement l’ensemble du réseau de ses crues.

Nous sommes tous différents, pourtant nos vies sont quasiment similaires.

On a l’impression de choisir, mais en réalité, on ne choisit rien du tout…

Plus vous aimerez un style de contenu, plus l’invention diabolique de Zuckerberg vous en fournira du semblable à liker et plus les gens aimeront vos publications, plus ils les verront apparaître.

Ayant l’impression d’avoir le choix, vous bouclez la boucle de dopamine.

Le menu c’est eux qui le composent et c’est toujours le même !

Il résulte de cette quête de l’approbation permanente du regard d’autrui une homogénéisation de la culture, une globalisation de la pensée unique, l’aliénation volontaire et pacifique des peuples.

La réflexion invertébrée de l’internaute ne vit que dans l’instant présent. Le panurgisme est omniprésent et prédomine l’esprit critique rationnel.

Une masse de gens est plus facile à manipuler par l’effet d’entraînement qu’un individu isolé.

Raison pour laquelle Antonin ne fut pas « Charlie ». Facebook est la meule de foin de l’opinion publique capable de s’embraser à la moindre étincelle d’émotion dans un sens… comme dans l’autre.

Antonin ferma son Pc et réfléchi. Flora possédait un Carling qui l’accompagnait dans son footing dominical parc Borelli. Il aurait pu louer une femelle en rûte de la même race que son chien pour la faire couvrir et créer artificiellement la rencontre arborant un t-shirt de Beyoncé, l’idole Flora.

Pourtant, il ne fit rien de tout cela. À quoi bon ? Sauter une pétasse imbue de sa personne vénale au possible, puis  ? Commencer une collection de strings ? Bof, il n’allait pas tomber aussi bas.

Il regarda par sa fenêtre le dégradé de couleur du ciel dans le soleil couchant.

Cette génération n’avait que l’esprit d’entreprise, plus aucune notion de lutte des classes n’intégrait leur conversation. Outre la grappe familliale, le sociogramme des relations de Flora se résumait à deux grands ensembles : les bobeaufs 2.0 quinoa la semaine, cocaïne le week-end et les néo-neuneus, les natives numériques. La première génération à perdre des points de Q.I à force d’écran et de perturbateurs endocrinien.

Pour sa vie sentimentale, il ne ferait plus d’effort. L’amour s’attrape comme la grippe au coin de la rue sans crier gare. Il ne se provoque pas.

Nous nous croyons tous différents, mais au fond nous sommes tous pareils. Nous arpentons les mêmes allées des mêmes super-marché pour acheter la même merde que nous mangeons plus ou moins à la même heure avant d’aller la chier dans les mêmes chiottes. Un plafond blanc sera la dernière image qui frappera la rétine de 90% des occidentaux qui mourront de mort naturel ou de maladie. Il n’allait pas passer le restant de ses jours cloué sur son PC. Vivre vite, mourir à l’air libre ses pupilles reflétant la voûte céleste, il n’aspirait plus qu’à cela.

 

Les sources qui ont servi de base à cette nouvelle

Pour les déclarations de Sean Parker :

Comment Facebook vous rend totalement accro

Pour celles de Chamath Palihapitiya :

https://www.lesechos.fr/2017/12/laddiction-aux-reseaux-sociaux-nouveau-fleau-de-sante-publique-189964

Pour le le “nucleus accumbens”:

La Psychologie Secrète de Facebook : Pourquoi nous Aimons, Commentons, Partageons et Revenons Sans Cesse sur Facebook

Sur la culture du narcissime sur les réseaux :

La culture du narcissisme sur les réseaux sociaux

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