La piche qui chante (première partie)

La piche qui chante (première partie)
Temps de lecture : 5 minutes

Un homme d’esprit, dans la solitude la plus absolue, trouve dans ses propres pensées et dans sa propre fantaisie de quoi se divertir agréablement, tandis que l’être borné aura beau varier sans cesse les fêtes, les spectacles, les promenades et les amusements, il ne parviendra pas à écarter l’ennui qui le torture.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie 1851 ; Arthur Schopenhauer

Antonin arrive à la soirée qu’organise Jacinthe « la culture investie l’espace publique ». La ville de Montpellier a mis un parc à la disposition de l’association jusqu’à trois heures du matin.

Des stands d’artisans et de restauration rapide installés sous des tentes donnent un faux air de campement indien bariolé à l’ensemble. On y vend des colombos, d’antinomiques burgers bio entre deux tableaux et des babioles pour quelques piécettes. Ici les produits locaux sont mis en avant à défaut de la cuisine. Il en va de même pour la culture et sa bonne conscience.

Ce soir l’association propose trois concerts pour trois euros. Un juste prix. Un groupe de musique orientale qui a traversé le périph, un groupe de chansons françaises festives et un groupe de funk-fusion de la région qui chante en anglais.

Des productions musicales d’une médiocrité inoffensive au parfait diapason de la mondialisation.

La subversion y brille par son absence.

Leur but inavoué est de pondre un tube aussi creux que son nom l’indique pour acquérir une notoriété qui durera le temps de tourner une page de publicité.

Un effluve d’utopie perdue perce parmi les volutes de marijuana qui planent dans l’atmosphère.

Antonin se colle au comptoir et attache un œil désabusé à la faune en train de danser.

La bière vendue dans des verres en plastiques recyclés rend l’endroit passablement supportable.

Ces soirées sous le signe de l’échange et du partage dans un esprit post soixante-huitard constitues un terrain de chasse de prédilection pour les mecs de son espèce. La libération sexuelle fut le ciment de ce mouvement, en demeure la fondation.

Sur la piste, la compétition sexuelle fait rage. La lutte des corps a remplacé celle des classes.

Le gros du public est composé d’étudiants. S’ajoute à ceci une part de plus en plus croissante d’adulescents tatoués en short que l’idée du ridicule ne semble jamais frôler sans oublier quelques néohippys pouilleux aux pieds qui pues.

Le phénomène a pris une telle ampleur que la majorité des festivals prévoient des espaces enfants avec jeux et animations.

Les parents peuvent ainsi librement profiter de leur soirée et discuter des bienfaits qu’accomplit la méditation à l’école primaire sur leur progéniture.

Histoire de patienter en attendant Nina, Antonin commande un verre.

Pile à ce moment, à l’autre bout du parc Nina arriva. Jacinthe lui tomba dessus à bras raccourcis :

ah coucou ma cocotte ! Je suis à fond, je dois finir les entrées, je te rejoins au bar du fond dans dix minutes un quart d’heure, ça marche ? oui super, dis-moi, tu n’aurais pas vu Antonin ?

quoi ! Antonin Marteau ! Ce taré ! Tu sais qu’il n’est pas net ce mec-là. Il a les files qui se touchent dans le bulbe.

La phrase mit Nina sur la défensive, puis elle se remémora que Jacinthe et Antonin n’avaient jamais pu s’entendre sur quoi que ce soit. Elle dit à Jacinthe cherchant à se rassurer elle-même : je sais, j’ai vécu trois ans avec. Cela dit, ça fait dix-sept ans que je ne l’ai pas vu, il a forcément changé. Il ne peut être que plus calme.

écoute, crois ce que tu veux, tu verras par toi même. À tout, on m’appelle !

Nina secoua sa crinière d’amusement, le stress de son amie, palpable à l’œil nu la régalait, elle l’imagina à sa place de courtière en bourse pendant la crise de 2008.

Ne reconnaissant aucun visage chez les festivaliers, elle réalise qu’il n’y a pas que les commerces qui ont changé dans sa ville, la population s’est entièrement renouvelée.

Nina se dirigeait vers l’endroit que lui avait indiqué Jacinthe quand la main d’un géant invisible décala un groupe d’une dizaine de personnes et elle ne vit plus que lui et il ne vit plus qu’elle.

Il y a des regards qui en disent plus long que des silences.

Quand on se retrouve devant quelqu’un qui a compté dans notre vie, mais qu’on n’a plus revu depuis des années, on voit parfaitement la place qu’il tient dans notre mémoire, l’influence qu’il a eue sur notre personnalité.

L’inverse, à savoir la part que l’on occupe dans ses souvenirs est plus difficile à discerner.

Les quelques mètres qui les séparaient contenaient vingt ans de distance, d’inconnu, les réminiscences d’un premier amour, la peur de ne pas trouver d’écho favorable à ses attentes que le temps ait dressé un mur infranchissable, de risquer de s’y briser le cœur, une indescriptible envie de courir ce risque, une pudeur qui nous retient face à la peur de la douleur, un océan de doutes et peut-être, par-delà, des horizons insoupçonnables.

Dévoilant trente-deux perles de nacre blanche derrière la pulpe de ses lèvres incarnates, elle pencha sa tête délicatement sur la droite, leva son avant-bras gauche en écartant les doigts de sa main et articula sans un son « salut toi ». Elle était coulée dans une légère robe d’été en coton écru, la sensualité irradiait de tous les pores de son épiderme.

L’autre chavira dans la seconde, une goutte de spleen glissa de son cœur.

À chaque pas qu’elle faisait, une image affleurait dans la mémoire d’Antonin.

Cette scène, il l’avait rejoué des centaines de fois dans sa tête, maintenant elle lui semblait inabordable dans l’instant présent.

Putain d’instant présent qui file déjà tel un acte manqué. Jamais il n’aurait dû idéaliser ces retrouvailles.

Antonin avait perdu l’habitude de sentir le contrôle de la situation lui échapper face à une femme.

Au fond de lui-même cette étrange sensation le rassura, il restait encore humain.

Minute extatique, un frisson lui remonta l’échine, pareil à ceux qu’elle éprouvait quand elle mettait toutes ses options en jeux sur des positions risquées, la banqueroute ou le jackpot.

Nina trouva que son air flegmatique de dandy décadent lui attribuait le rôle d’erreur de casting de la soirée. Une bouffée d’euphorie la saisie instantanément.

Jamais un homme ne l’a fait autant rire, son humour, sa finesse d’esprit, son éloquence l’avaient fait fondre dès la première fois. Son besoin de rire après cette funeste période fit qu’elle l’espéra toujours aussi drôle. Son excitation sexuelle monta d’un degré supplémentaire.

Ce soir elle était entièrement disposée à céder de nouveau à la tentation.

Arrivée à sa hauteur, avec sa tessiture de voix légèrement éraillée qui lui conférait un érotisme unique, elle dit du bout des lèvres  : Hééé, salut Anto, ça fait un bail ; je suis content de te revoir.

Le ton affable, Antonin décocha une première flèche de sa faconde, il s’inclina de façon révérencieuse pour déposer un baiser sur le dos de sa main sans la quitter une seconde des yeux :

-chère amie, le temps glisse sur vous telle une larme sur une déesse marbre ! Sans emprise, il s’évapore ne laissant aucune trace. Comment faire pour que les charmes de vos chairs ne restent pas l’immuable parangon de mes tentations, pour empêcher que votre regard de braise n’embraser à nouveau l’encensoir de mes phantasmes ?

Elle eut un petit rire rocailleux et dit : Arêtes ton char Antone, tu ne vas pas repartir dans tes momeries aristophanesques, ne me dis pas qu’en vingt ans tu n’as pas évolué ?

Perdant son air faussement pédant, il répondit avec le plus grand sérieux

-détrompe-toi, j’ai beaucoup changé depuis que j’ai accueilli Jésus dans mon cœur !

Je mène la vie chaste d’un ascète dans laquelle j’atteins à l’ataraxie quotidiennement.

Le rire de Nina redoubla, tu m’offres un verre au lieu de dire des conneries. La fixant avec intensité il murmura dans un sourire, avec plaisir. Chacun deux à leur tour épièrent l’annulaire de l’autre pour le constater avec soulagement vierge de toute alliance.

Ils portèrent leurs verres aux lèvres au même moment en se buvant du regard.

L’espoir que leurs névroses se mélangent dans un cocktail qui supportera la routine du quotidien commença à lentement imbiber leurs esprits. Le zeste de maturité en plus pouvait faire la différence.

À l’instar d’un chien crevé sur le bord de l’autoroute A9 un quinze août, personne ne s’était aperçu de la présence d’une Jacinthe incrédule qui faisait naviguer de l’un à l’autre ses yeux en forme de phare de Kangoo.

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