La piche qui chante part II

La piche qui chante part II
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Jacinthe lança une pique pour crever la bulle d’intimité qui se créait entre les deux anciens amants : – Ben dit donc, il ne perd pas de temps l’autre fada ! Les phrases de naze ampoulées au possible. Il va nous jouer un remake des liaisons dangereuses, ce con !

Mets-lui une perruque et un chapeau et tu as Amélie Nothobe avec une bite et facebook pour maison d’édition, mwouhahaha !

La voix de crécelle de Jacinthe irrita les tympans d’Antonin à la manière de cotons-tiges dépourvus d’embout. Celle qu’il surnommait affectueusement dans son for intérieur « La ballottine de saindoux et de fiel » se posait là comme trouble-fête. Éliminer cette crétine de son plan de séduction devient un impératif.

Antonin se retourna dédaigneusement vers elle. La naissance d’un sourire sardonique hissa la commissure des lèvres. Il l’évalua du regard des pieds à la tête et dit : Madame, je n’ai pas l’honneur vous conn… soudainement, son visage blêmit, il ouvrit une large bouche de stupéfaction, ses sourcils cherchant à toucher le ciel. Merde ! Ça alors, ma vieille copine, Jasmine ! Au putain, excuse. Je ne t’avais pas reconnu. Puis, se retourna face à Nina : Visiblement, nous ne sommes pas tous des vins de garde ! Il y en a qui ont tourné vinaigre.

Comprenant la manœuvre d’Antonin pour se débarrasser de Jacinthe, Nina décida de se tenir en retrait et d’assister à la joute verbale sans prendre parti.

L’organisatrice, vexée, dit d’une voix courroucée : et c’est Jacinthe pour gouverne, connard ! Au cas où ta mémoire poreuse alcoolo l’aurait oubliée.

-Jacinthe, exacte, excuse-moi… alors que Picholine te serait allé comme un gant !

Tu vas te calmer, tu sais que j’ai le pouvoir te faire virer d’ici si je veux !

pardon, je te prie de bien vouloir accepter mes sincères et plates excuses. J’oubliais ton statut de chef des bénévoles. Je suis ravi d’être ici ce soir. L’accueil y est si… chaleureux, l’ambiance tellement… détendue, une vraie réussite !

Puis-je vous offrir un verre, mesdemoiselles, en preuve de ma bonne volonté. Sans attendre de réponse, il héla le barman en disant : Garçon, trois mojitos s’il vous plaît !

Jacinthe intervient : trois bières, on est en licence trois « Assoc »

Toutes dents dehors l’autre reprit : diantre, où avais-je la tête ? D’ailleurs comment va ton association ?

Ben, on galère un peu. On arrive à peine atteindre l’assiette budgétaire pour dégager nos salaires et payer les artistes grâce aux subventions, sinon, on aurait mis la clé sous la porte.

Mais, on tient bon. Avec l’aide de la municipalité, on essaye de faire bouger les choses.

La toisant avec hauteur, il lui asséna d’un ton de sentence fatidique :

Bouger les choses…dans le cadre d’un projet municipal clairement défini subventionné par des fonds publics… c’est vrai que ça fleure bon la poudre à canon révolutionnaire !

Nina ne put contenir un éclat de rire. Il se retourna vers elle et lui demanda souriant :

Dis-moi toi, quand on n’arrive pas à marcher tout seul et qu’on reçoit de l’argent de l’état, ça s’appelle bien une allocation pour adulte handicapé, non ?

Jacinthe explosa de fureur et vociféra : non, mais va te faire foutre Antonin Marteau ! Elle partit comme une balle traçant son chemin à travers la foule. Nina la rattrapa pour tenter de la calmer.

« Ça, c’est fait » lâcha Antonin suintant de morgue suffisante.

Quand Nina revient le fixant avec ses grands yeux le menton rentré dans le bas du cou, il joua l’air penaud. Sans attendre de reproche, il enchaîna : Non vraiment, je suis désolé, mais quand elle a prononcé le nom Nothomb, j’ai pété un plomb, j’avoue…

Les deux poings sur les hanches, dans une moue dubitative, elle dit :- Mwouai…

L’autre tenta de noyer le poisson :Humhum…en tout cas, elle a la forme.

oui, elle a retrouvé un amoureux.

Antonin s’exclama : Wouaw, super ! Elle a un mec avec sa tronche d’antidote au Viagra, à quarante balais passé et deux ados infectes sur les bras. Un pur exploit !

Outrée Nina dit : T’es dégueulasse de dire ça !

Ce n’est pas ma faute ! C’est le monde moderne. Fais le test. Dans un dîner où tu as trois célibataires de chaque sexe entre trente et quarante ans. Le type qui va affirmer fermement qu’il désire un enfant va faire craquer toutes les nanas. La femme qui va dire la même chose va faire fuir tous les mecs.

Il est où son bonhomme montre le moi.

Nina plissa ses paupières : Je te préviens, il est moche, mais, il est sympa, soit cool ! Tu vois le mec là-bas à gauche de la scène ?

Hou la oui, vue d’ici, il a vraiment l’air très très sympa ! Et il fait quoi dans la vie ?

un peu de tout, du slam, du théâtre de rue, il a fondé l’amicale des poètes héraultais, il bosse parfois en qualité de régisseur.

Je vois. Le mec qui touche à tout, mais qui n’arrive à rien. Remarque le théâtre ça peut marcher.

Il un physique de vielle gloire du cinéma français. Pile entre Paul Prébois et Jaque Villeret.

En prime, une femme plus âgée, c’est une aide précieuse pour un jeune ambitieux, regarde Macron.

Sérieux, tu crois qu’ils laissent la lumière allumée quand ils copulent ?

Nina fut prise de fou rire D’un furtif mouvement oculaire, il caressa le galbe de ses fesses.

Elle affirma malicieuse : Puis, Nothomb, c’est une référence. Elle est en tête des ventes. C’est plutôt un sacré compliment. Y a pas de quoi s’énerver.

Une longue gerbe de bière tiède s’échappa de la bouche d’Antonin. L’instant d’après, il s’étouffa dans une quinte de toux à cause de la gorgée avalée de travers. Son faciès était écarlate, ses yeux injectés de sang sorti de leurs orbites.

Ravalant sa fierté, il s’excusa accusant une mouche dans son gobelet : Pardon, disons que Nothomb, ce n’est pas particulièrement ma tasse de thé. Néanmoins, l’édition a besoin de grosses locomotives pour survivre.

Nina n’était pas dupe. Elle connaissait le spécimen. La mauvaise graine du petit macho méditerranéen avait muté en pur misogyne. Sa prise de bec avec Jacinthe trahissait ses intentions autant que sa vision des femmes. Elle voulut voir jusqu’à quel point il la prendrait pour une conne.

Elle asséna un coup de coussinet à l’inconsciente souris :

Jeune déjà, tu avais une dent contre la littérature féminine. Ne me dis pas que tu as persisté dans cette voie ?

Je me souviens un jour tu m’avais cité Simone de Beauvoir qui écrivait « Il y a des femmes de talent : aucune n’a cette folie dans le talent qu’on appelle le génie » (le deuxième sexe 1949)

Antonin, pris de convulsions, partit dans une tirade dithyrambique appuyée de gesticulations grandiloquentes, jouant l’offusqué sortit de ses gongs.

Moi, une dent contre la littérature féminine ! Mais que nenni gente damoiselle !

Ce furent les paroles d’un jeune étudiant inculte qui ignorait la force de convictions féministes de Beauvoir à l’époque où elle écrivit ces lignes. Elle reprochait à ses contemporaines, étouffées dans l’infâme carcan du patriarcat, sevrées de la moindre liberté, de ne pas toucher le fond de la déchéance tel Rimbaud, Baudelaire, pour en remonter les ossements de notre nature véritable.

Depuis, Virginie Despente est venue au monde en tant qu’écrivaine dotée d’un talent époustouflant ! La dernière page du volume I de Vernon Subutex est lumineuse ! J’en ai des frisons rien que quand j’y repense ! La femme qu’elle est par son histoire personnelle a démontré l’inverse de ce que disait Beauvoir. Je suis certain que Simone, de là où elle se trouve, doit jubiler de cet accomplissement.

Que dire de George Sand, seule contre tous, dans une période qui suicide les femmes en littérature, de Bauvary à Karinine, reflet de cette société du XIX siècles qui les frustre de toute forme d’expression. Louons l’immense courage de ce monument de notre littérature. L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenard est mon livre de chevet ! S’en oublier Sagan, Duras…

Non définitivement, je suis un vrai dingue de la littérature féminine ! Je ne te permets pas de le contester. Les écrivaines ont ce phénoménal pouvoir descriptif que n’auront jamais leurs confrères masculins.

Pour information, je n’ai pas cessé d’écrire depuis notre rupture et toute mon œuvre est rédigée, dirigée DANS L’UNIQUE BUT de démontrer la supériorité intellectuelle de la femme sur l’homme !

Il n’y a que les abrutis finis à l’urine pour ne pas comprendre qu’un monde dirigé par nos mères, nos compagnes, nos filles serait forcément plus doux, plus humain. C’est incontestable ! Je donnerais ma vie pour défendre cette noble cause !

Ces emportements étaient nouveaux chez Antonin, mais ses mimiques et sa gestuelle ne trouvèrent aucun crédit auprès de Nina. Au contraire, ils l’amusèrent follement !

Ce pantomime lui évoqua celui d’un rat de laboratoire qui glisse sur les parois lisses d’un aquarium.

Se contrôlant un instant, Nina se rembrunit en sortant les griffes :

C’est bien ! Tu as fait de gros progrès de ce côté-là En revanche, ça t’a pris dix minutes pour flinguer l’ambiance. T’as vu la cruauté dont tu as fait preuve vis-à-vis de cette pauvre Jacinthe. Je suis trop mal à l’aise maintenant. Je crois que je vais rentrer. Mon qui voulait parler de ce qui m’est arrivé pendant la finale de la coupe du monde….tu fais chier !

Pris de court, le rongeur paniqua :

De grâce ma mie, ne partez pas ! Je serai votre docile servant à l’oreille attentive. Je connais un charmant square à quelque pas. Vous me narrerez votre mésaventure.

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