La Piche qui chante part III

La Piche qui chante part III
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En chemin, Nina titilla Antonin pour confirmer qu’outre son accoutrement tiré à quatre épingles, le bougre n’était venu que pour elle et qu’en plus de Jacinthe ce genre de soirée l’insupportait au plus haut point :

C’est étrange que Jacinthe et toi n’arriviez pas à vous entendre ? Vous êtes en quelque sorte du même côté. Des résistants de la culture montpelliéraine.

Pour la deuxième fois dans l’heure, Antonin se transforma en geyser à bière :

Picholine ! Résistante de la culture, laisse-moi rigoler ! Elle travaille pour une association d’échanges pluriculturels subventionnée ! « échanges pluriculturels » t’as pas un terme plus fourre-tout qui ne veut rien dire. Cette blague ahaha !

Non, elle a un contrat précaire dans l’industrie du divertissement, spécialisation lumpenprolétariat de zone urbaine prioritaire. Ils sont subventionnés parce que pas rentable, mais nécessaire pour que les pauvres puissent participer eux aussi à la société d’hyperfestivités qui permet au clampin moyen de « décompresser » de la société d’hypercontrôle.

Rien à voir avec moi qui suis un véritable artiste sans foie ni loi, sans dieu ni maître. Comme je ne possède rien, on ne peut rien me prendre. Comme je n’ai aucune ambition, même littéraire, aucune carotte ne peut me dicter mon chemin. Je suis de loin le plus libre à mille lieues de ces chiens aux cous pelés qui décrochent leur téléphone à la fin de la saison pour faire le tour des associations susceptibles de leur revendre un cachet pour boucler leur intermittence.

Ils sont réellement les chiens de garde du capitalisme, les plus soumis de l’empire de la soumission volontaire et fier de l’être par-dessus le marché tellement ils sont cons et profondément incultes !

Tout en contenance, Nina poursuivit dans le but inavoué de le faire monter dans les tours simplement pour savoir s’il « pétait les plombs » aussi facilement qu’avant : Allons, c’est vachement bien de faire la fête de temps à autre. Toi-même plus jeune, tu ne rechignais pas à ce point sur le sujet, hein ? Tu te poses trop de questions Antone.

Les maxillaires d’Antonin se contractèrent alors que le débit de sa voix se fit plus rapide et nerveux :

Ce sont-ils posés la question EUX de savoir se que fabriquaient leurs grand-parents quand la fête n’était pas permanente ? Il y a moins d’un siècle, les occasions de festoyer étaient rares et précieuses.

Tu vas voir qu’il ne faut pas être sorti de polytechnique pour comprendre mon raisonnement.

Quand la religion chrétienne dominait et réglait le pas de toute l’Europe, à la fin du carême, le carnaval de Mardi gras fut pendant des siècles un jour d’orgie toléré pour garder les populations sous contrôle. D’autres fêtes rythmaient la vie des gens telles celles de la nativité, de l’agneau pascal, mais moins de dix par an. La musique aussi était une chose rare, exceptionnelle, magique. Pour 90% de la population, il fallait attendre l’arrivée des troubadours pour en entendre. Les fêtes étaient rares, car les crétins crédules vivaient dans la peur du pêché ! Maintenant pour les tenir en laisse, il faut multiplier les occasions !

Voilà pourquoi actuellement nous sommes dans une situation inverse. La musique est omniprésente, envahissante, inarrêtable. Comme le disait Diderot dans sa lettre aux aveugles bien avant Gad Elmaleh : les yeux ont des paupières, pas les oreilles ! Celui qui ne sait jamais fait pourrir les tympans par l’autre conne de lady Jahja ou un de ces mongoliens de quartier aux voix vucodées, vit forcément à l’intérieur d’une grotte située dans une zone blanche.

C’est pareil pour la fête ! Chaque week-end des millions d’Européens, d’Occidentaux vont dans les mêmes boîtes de nuit, écouter la même musique de merde et boire les mêmes alcools de merde.

Décompresser est le mot d’ordre, sinon le système implose. Les groupes, les associations, les bars, les boîtes, les modes passent et changent, mais les brasseurs eux continuent de s’engraisser.

Seuls les blaireaux qui se vantent de « ce l’être collé grave » d’avoir « fini à trois grammes » comme s’il s’agissait d’un exploit accomplit dans la douleur continuent à pulluler. La promotion de l’alcoolisme galopant dans un pays en crise paraît dans leurs bouches pâteuses être une Légion d’honneur !

Nina, le timbre serein pour exaspérer encore plus son interlocuteur le relança : tu exagères, tu as toujours été excessif, tu vois le mal partout.

La température d’Antonin monta d’un cran, il bougonna avec véhémence :

Mais non ! Du tout ! Principalement dans les villes étudiantes, une des priorités est d’occuper la jeunesse pour l’empêcher de trop penser. Montpellier est une ville exemplaire dans ce domaine.

Pendant de nombreuses années, son slogan a été « Montpellier, la ville où le soleil ne se couche jamais ! ». De soirées associatives, privées, de boîte de nuit en lieu d’after, on peut faire la fête 24/24, 7/7 dans la capitale de l’Hérault !

Se demandant si Antonin était sérieux ou s’il jouait volontairement le mec outré, Nina ajouta :

Oui, mais, il faut bien que jeunesse se passe. Il n’y a pas de mal à faire la fête, te souviens-tu de nou…

Sans la laisser finir, il explosa :

A-on déjà vu festival ou concert sans présence d’alcool et de drogue ?

La faune veut danser, s’exprimer avec son anatomie, chercher la fuite dans la transe.

Les rapports se limitent à l’expression des corps parés des apparats de la séduction à la mode.

Ils ont une spiritualité de kermesse de village. La version occidentale du lâché prise, du renoncement, le stupide culte de l’instant présent prennent ici tout leur sens.

Le capitalisme libidinal qui transforme le désir en besoin y trouve son apogée.

Ce n’est pas ici qu’on pense, le volume limite les échanges qui sont hurlés dans le conduit auditif.

Même au bar la communication se réduit au minimum. Chacun partageant la monotonie de son quotidien d’Occidental dans la lucarne du Net, les gens n’ont plus grand-chose à se dire quand ils se croisent en chair et en os à part commenter leur fil d’actualité.

Écoute les parler cette bande de cons « Fouillouhou, notre maison brûle » braient-ils avant de ce pavaner sur le dance floor. Crois-tu sincèrement qu’ils échangeraient un de leur week-end festif pour fomenter des plans pendant une réunion politique ou un débat philosophique ?

Nina qui se retenait de rire poussa le curseur d’un cran supplémentaire : Wouai, finalement, tu as raison et je dirais même que depuis Stromae et Angel, ils dansent comme des babouins désarticulés qui se seraient pris un coup de tazer dans le cul ! C’est honteux tant d’indécence !

TOUT À FAIT ! ces divertissements ridicules sont le tombeau de la spiritualité, d’une obscénité achevée ! Certains le comprennent plus facilement chez l’autre, qualifiant de « beauf » le public qui va voir Patrick Sebastien, Bigard et consorts, se pensant supérieur, du moins dans la bonne direction quand ils vont voir du théâtre de rue ou un concert de musique touarègue alors que la finalité est la même, car de l’accélération de la production de biens culturels ou de consommation, résulte une chute vertigineuse de la qualité.

Le nombre de vues Youtubes est devenu à la « culture » l’indice BigMac de l’industrie capitaliste.

Ne pouvant plus se contenir, Nina lui dit dans un éclat de rire : sérieux Antone, tu ne serais pas devenu un peu réac sur les bords ?

L’autre explosa : réac ! MOI réac ! Non, mais je ! Antonin fulminait de plus belle :

Je préfère être lucide et passer pour un réac plutôt que de m’amalgamer à la masse bêlante.

Que se passe-t-il quand un attenta a lieu dans une salle de concert ? Ils passent de Charlie à « Je suis en terrasse » et rachète massivement Paris est une fête d’Hemingway ! Quelle honte !

Ils confondent culture et divertissement, pensant défendre des idéaux, ils défendent l’industrie du loisir. Le parc d’attractions Europe.

L’art doit renvoyer à un questionnement solitaire, les rassemblements, grands ou petits, sont de la consommation de masse de produits culturels. Un point c’est tout !

Le temps que nous passons à festoyer, nous ne le passons pas à réfléchir.

De mon point de vue, ce divertissement que l’on travestit en culture pour mieux le vendre contribue à l’endormissement des masses. Alors oui, je suis un réac ! Je réagis, je suis à réaction ! Tel un avion de chasse !

Antonin était fou de rage. Comme bien souvent, il s’était autoénervé. Un volcan de fureur bouillonnait dans son abdomen. Une écume de bave rabique émergea au coin de ses lèvres.

Un jeune affublé d’une guitare sèche croisa leur chemin. Les pupilles injectées de sang, les poings serrés, Antonin le dévisagea et lui lança haineux : Baisse les yeux la con de ta mère ou j’te défonce la gueule !

Le malheureux, visiblement sous l’emprise de la marijuana balbutia : que…quoi..mais qu’est-ce que j’ai fait ? Nina s’interposa : Hola du calme, tout doux mon grand ! Jacinthe a raison, t’as pas changé ! T’es complètement cintré.

Cette phrase dégonfla la baudruche qui servait de crâne à Anton et le fit redescendre sur terre tout penaud : Quoi moi ? Mais que, qui…mais que nenni ma mie et puis cessons de parler de cette foutue Jacinthe. Que t’es-t-il donc arrivé le soir de la finale de la coupe du monde ?

L’air mi-supérieure, mi-vexée, Nina répondit : à quand même, tu vas me laisser en placer une ?

Le fada redevient rat de laboratoire et dit mielleux : mais oui, ma tendre et douce, je suis tout ouïe !

Nina lui raconta les attouchements et la tentative d’agression sexuelle dont elle fut victime ce soir-là (voir @Nina #metoofoot) Antonin blêmit et dit : Ben merde alors, je suis vraiment désolé de ce qui t’est arrivé… Nina malicieuse l’interrogea. Toi qui a une théorie sur tout comment expliques-tu que les hommes se comportent de plus en plus comme des porcs  avec le nombre de féminicides qui cesse d’augmenter ? Pris au dépourvu le bougre resta coi et répondit : Euh…je ne sais pas, mais on peut y réfléchir ensemble si tu veux ? Triomphante, Nina trompeta : Pas la peine, je l’ai déjà fait ! Et elle exposa fièrement sa théorie sur le capitalisme sadique (voir l’onglet « Sade » sur l’excellent blog histoire d’un trou de mémoire)

Vexé de ne pas y avoir pensé avant, Antonin s’apprêta à contre argumenter, mais une question lui brûlait les lèvres : Dis-moi Nina, qu’as-tu fait pendant toutes ces années ? Je t’ai cherché sur les réseaux sociaux sans jamais te trouver.

Elle répondit froidement : Après notre séparation, il y a déjà vingt ans, fini le sud, Montpellier, sociologie, écologie, chaînon manquant culturel. Je suis parti à Cergy pour faire l’École supérieure des sciences économiques et commerciales. Après un « Master in management » suivit d’un « Advanced Master Financial Techniques » entre Paris et Singapour,  j’y ai ajouté un doctorat en Art, lettre est science de langue slave parcours russe à la Sorbonne, à la fin de mon cursus universitaire, l’envie de soleil palpita à nouveau dans mes veines.

À la suite d’un premier stage dans une banque en Suisse, un chasseur de têtes me débaucha pour une agence d’optimisation fiscale à Chypre. Je fus pendant onze ans la spécialiste des cryptomonnaies pour nos clients russes.

Pour la troisième fois de la soirée, la bière d’Antonin déchira l’atmosphère.

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